Capture d’écran des résultats de recherche Google pour “Guy Babcock”

Une terrifiante affaire de vengeance en ligne questionne le droit à l’oubli

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Un article du New York Times révèle les agissements d’une sexagénaire canadienne qui s’est spécialisée dans la diffamation en ligne de ses “ennemis” et de leurs familles. Une histoire hors norme qui illustre l’influence majeure des résultats Google dans nos vies quotidiennes, et la difficulté pour les modifier en cas d’abus.

La police canadienne l’accuse d’une dizaine de charges, dont “harcèlement” et de “diffamation”. Etrangement, depuis son arrestation, CTRL-Z a cessé de recevoir d’étranges mails en anglais (dont un signé d’un pseudonyme utilisé pour diffamer une cible de Mme Atas) demandant la suppression du présent article.

Il y a assez de personnes impliquées et de rebondissements dans “l’affaire Nadire Atas” pour nourrir le scénario d’une série TV, qu’on ne serait pas surpris de voir débarquer sur Netflix ou HBO un jour. Derrière ce nom, on trouve une femme âgée de 60 ans et originaire de Toronto, qui semble s’être spécialisée dans les actes de malveillance en ligne allant de la pure diffamation au vandalisme numérique, si l’on peut désigner ainsi le fait de pourrir par tous les moyens la réputation de ses ennemis. Et Mme Atas, des ennemis, elle en a beaucoup, à en croire l’article hallucinant publié par le New York Times ce 30 janvier.

Intitulé “Une vaste toile de vengeance”, ce récit signé Kashmir Hill, journaliste spécialisée des questions de vie privée (et dont la sienne n’est d’ailleurs pas sortie indemne de son enquête, comme on le verra) prend pour point de départ le cas de Guy Babcock. En 2018, cet Anglais de 59 ans découvre qu’une recherche Google sur son nom propose en résultats d’infâmes accusations de pédophilie, de fraude, de vol, etc. Guy Babcock n’est pas le seul concerné : son frère, sa femme, sa soeur, son beau-frère, son ado de neveu, son cousin et sa tante ont également été pris pour cibles, et qualifiés d’abuseurs d’enfants pour les hommes, de voleuses et arnaqueuses pour les femmes.

Sites délateurs et extorsion

En parlant d’arnaque, difficile de penser à un autre terme pour qualifier le modèle économique d’un des sites hébergeant les calomnies publiées contre le clan Babcock. Créé en 1998, Rip off Report est, comme son nom l’indique, un site censé “recenser des arnaques”, et permet à tout à chacun de se “plaindre” anonymement d’une personne ou entité soupçonnée de tromper son prochain. Or, dixit le New York Times, M. Babcock a découvert que Rip Off Report proposait des “services d’arbitrage” afin de supprimer d’éventuelles “informations en grande partie fausses”, moyennant 2000 dollars (1655 euros). “Cela ressemblait à de l’extorsion ; M. Babcock n’allait pas payer pour faire retirer des mensonges”, écrit le New York Times. La page Wikipedia de Rip Off Report (notons que le site est actuellement hors ligne) nous apprend au passage que le service est illégal en Italie depuis 2017, suite à une action de la CNIL locale.

Au-delà des questions que soulève ce modèle économique douteux, supprimer les contenus de tels sites est quasi mission impossible outre-Atlantique, compte tenu du régime de protection des hébergeurs web désormais dans le collimateur de l’administration Biden.

La famille Babcock étant éparpillée entre le Royaume-Uni et le Canada, les autorités de ces deux pays, ainsi que des avocats, ont été sollicités pour tenter d’identifier l’origine de ces calomnies. En octobre 2018, soit un mois après avoir découvert qu’il était ciblés par ces attaques, Guy Babcock identifie par hasard, via une photo de profil, une “vieille” connaissance parmi les multiples comptes publiant des horreurs à son sujet. Il reconnaît une femme ayant travaillé près de 30 ans plus tôt pour l’agence immobilière fondée par son père, au Canada, avant d’en être renvoyée en 1993. Babcock se remémore son nom : Nadire Atas.

12 000 publications diffamatoires, une centaines de personnes visées

On conseillera au lecteur capable de lire l’anglais de se ruer dès à présent sur l’article original du New York Times, dont la lecture s’apparente à un néo-polar haletant aux ramifications multiples. Pour les autres, tentons de résumer ce bazar.

Depuis les années 90, Nadire Atas a incontestablement souffert dans sa vie personnelle et professionnelle, allant jusqu’à perdre des propriétés immobilières car incapable d’en payer les traites une fois sans emploi. Dans la foulée de ces revers, les banquiers et avocats liés aux procédures engagées contre elle sont ciblés en ligne comme le seront plus tard les Babcock. Mme Atas multiplie en retour les procès contre tous ceux qu’elle juge comme responsables de ses tourments, à tel point que les autorités lui interdiront de lancer de nouvelles procédures sans l’autorisation d’un tribunal.

En octobre 2018, une plainte pour diffamation est déposée par les Babcock contre Mme Atas, qui nie les faits alors que de nombreuses preuves, détaillées par le New York Times, réduisent à néant ses dénégations. Il faut dire que la quantité de contenu litigieux est vertigineuse : il y a environ 100 autres personnes qui ont été visées mais n’ont pas entrepris d’action en justice. Ces deux dernières années, 12000 publications diffamatoires ont été postées, selon le logiciel que le beau-frère de M. Babcock a créé pour tracer ces nouvelles mises en ligne, explique l’article. 

En juin 2018, un détective engagé par d’autres plaignants constate que Nadire Atas se connecte à Internet depuis la bibliothèque de l’université de Toronto (dont l’adresse IP sera liée à certains posts diffamatoires), avant de rejoindre un foyer de sans-abri de la ville canadienne (où elle nie cependant avoir été logée).

La journaliste visée à son tour

Alors qu’elle enquête sur le sujet, la journaliste Kashmir Hill contacte Mme Atas. Cette dernière s’inquiète d’ailleurs auprès d’elle de ses propres futurs résultats Google après publication de l’article (lol?). En novembre dernier, après un entretien tendu avec la suspecte, la journaliste a également été la cible d’une centaine de publications diffamatoires rappelant le modus operandi de l’ex-agente immobilière. Son mari comme son éditrice ont également été visés.

Jeudi 28 janvier 2021, un juge de la cour supérieure de justice de l’Ontario a reconnu que Nadire Atas était responsable “d’actes illégaux de représailles”, et l’a ordonnée de cesser… tout en laissant aux plaignants la charge d’obtenir le retraits des posts diffamatoires auprès des multiples sites concernés tout comme leur suppression des résultats de recherche. La tâche n’a rien d’aisé – et c’est peu dire-, même depuis l’élargissement des critères de suppression annoncée par Google ces dernières années. 

“Les victimes de Mme Atas ont passé des années à supplier Google, Pinterest et WordPress de retirer les contenus diffamatoires, ou au moins de les rendre plus difficiles à trouver. Les sociétés ont rarement réagi, du moins jusqu’à ce que je les contacte pour des commentaires à cette enquête”, explique la journaliste du quotidien new-yorkais. “[Après mon appel], Pinterest a supprimé les photos liées à Mme Atas. La société Automattic, qui possède WordPress, a supprimé ses blogs”. Sans surprise, un coup de fil du New York Times a donc plus d’effet que des années de doléances d’anonymes.

La tâche n’est pas pour autant terminée, à en juger par les résultats “Google Images” encore largement souillés pour Guy Babcock. Ceux de Nadire Atas, photographiée dans l’article exposant ses obsessions vengeresses, ne devraient sans doute pas tarder à être encore moins glorieux.

[mise à jour, 12/02/2021] : dans un nouvel article du New York Times, la journaliste Kashmir Hill nous apprend que Nadire Atas, responsable d’innombrables publications diffamatoires visant à ruiner la réputation en ligne de ses “ennemis”, a été interpellée ce mardi 9 février à Toronto. 

NB : Bien que titré “A Vast Web of Vengeance”, l’article du New York Times a pour adresse URL “https://www.nytimes.com/2021/01/30/technology/change-my-google-results.html”… pour d’évidentes raisons de référencement 🙃

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