Capture d’écran du compte Youtube TikTok Time Machine

TikTok : l’avenir du web réside-t-il dans le geste ?

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TikTok peut désarçonner à cause de ses codes propres, mais aussi à cause de sa gestuelle, cryptique aux yeux des ‘boomers’ élevés au double-clic. Comment de simples mouvements sont-ils devenus les éléments incontournables pour comprendre le web actuel ? L’avenir du web réside-t-il dans le geste ?

Il y a un avant et un après l’iPhone. Le smartphone a créé une toute nouvelle grammaire : il a “tactilisé” notre rapport au web. Le scrolling ne se fait plus à la souris, mais avec le pouce. Mine de rien, il s’agit d’un changement de paradigme. Car la façon dont on se meut dans l’espace virtuel est en direct rapport avec la façon dont notre corps IRL se comporte. Sur Instagram, on ne freeze pas les stories de la même manière que sur Twitter. En somme, ces micro-gestes constituent un sous-langage, voire à une sous-culture. 

L’homme-orchestre numérique 

La fusion du corps et de la machine est un poncif, depuis la littérature de science-fiction jusqu’à l’apparition de vrais humains augmentés (les exosquelettes motorisés de l’armée américaine sont entrés en fonction dès 2006). Le cyborg n’est plus une simple chimère, mais une réalité latente. 

Il existe cependant une forme plus discrète de la fusion entre le corps et la machine, celle réalisée par Internet. Avec l’arrivée progressive de la vidéo, les corps se sont donnés à voir. D’image enserrée dans un petit écran, le corps s’est petit à petit lié intimement avec la machine : c’est l’apparition du tactile, du swipe et de la réalité virtuelle. Cette corporéité du web n’a jamais été aussi saillante qu’avec l’arrivée de TikTok. Concernant Snapchat, le sociologue Yann Bruna va jusqu’à parler “d’hybridation spatiale” entre le réel et le virtuel. Le rapprochement des espaces est de plus en plus ténu.

TikTok s’inscrit dans la longue histoire des images animées, de l’animation d’images fixes avec le zootrope, jusqu’au cinéma actuel“, note Laurence Allard, maîtresse de conférences en sciences de la communication, chercheuse à l’université Paris 3-IRCAV et à l’Université Lille. L’être humain à toujours eu à actionner une machine avec son corps pour faire apparaître le mouvement. 

Fabienne Martin-Juchat, professeure en sciences de l’information et de la communication et spécialisée en anthropologie de la communication corporelle et affective développe ((autrice de L’Aventure du corps. La communication corporelle, une voie vers l’émancipation (PUG, 2020) )) :

“Utiliser son corps pour faire passer des émotions, cela fait partie du ‘nouvel esprit du capitalisme’. Cela permet de réenchanter le capitalisme. Le corps est un moyen plus rapide pour faire passer de l’émotion que l’écrit ou que les émoticônes. Cela s’inscrit dans la continuité du numérique, qui est une véritable machine à communiquer des affects.”

Le corps à l’épreuve du numérique

D’autant que, comme souvent sur les applications où les challenges sont nombreux, le corps y est mis à rude épreuve. Et de nombreuses pratiques, comme le fait de s’épiler entièrement le visage, n’ont rien à envier aux challenges des années 2010 (du “planking” de 2011 au “Ice Bucket Challenge” de 2014). Le corps y apparaît consubstantiellement lié à l’aspect mémétique d’Internet. Sur le store de Google, l’application TikTok est d’ailleurs décrite comme “‘the place to be’ pour toutes les danses trendy“. Malgré le franglais très marketing, la volonté de créer des défis viraux est claire. 

Dans sa recension des phénomènes viraux “inoubliables” de la décennie précédente, Radio-Canada ne liste pas moins de six challenges impliquant l’internaute lui-même. On le voit, la culture web doit composer avec le corps des utilisateurs, qui en constituent une forme de matière première, malléable au gré des tendances du moment. Chaque challenge, chaque mème, vient renouveler le pool de chorégraphies, de gestes, qui viennent s’inscrire dans la mémoire collective.  

En 2018, à une époque où l’application était encore fortement méconnue du grand public, Cyril Di Palma (délégué général de l’association Génération numérique) faisait déjà le constat suivant :

TikTok donne le sentiment à ses utilisateurs d’être des initiés, techniquement plus compétents, plus pointus. Ils aiment cultiver l’idée que leurs challenges, leur humour visuel et gestuel leur appartiennent, qu’un “non initié” ne pourrait pas les comprendre.”

Cet humour visuel, fondamentalement gestuel, s’est largement démocratisé depuis, et a infusé les autres pans de la culture web. Chaque plateforme, chaque épiphénomène, charrie avec lui sa gestuelle particulière : volontairement hermétique ou non. Des premiers émojis aux chorégraphies sur fond de Dua Lipa, en passant par le bouton “like” de Facebook, c’est une véritable histoire du corps numérique comme exosquelette affectif qui se déploie.  

Les émoticônes constituent un préfabriqué d’émotions toutes faites. Utiliser son propre corps, c’est en revanche une tout autre construction de soi et de son identité numérique“, explique Fabienne Martin-Juchat. TikTok s’inscrit donc dans le “capitalisme affectif” institué par les GAFAM et par Internet en général, mais s’en détache car le corps orchestre les différents éléments sémiotiques, il fait le lien entre le texte et la musique.

TikTok permet de dépasser le “conservatisme” rigide des éléments de communications numériques classiques (les émojis, texte, gifs qui se renouvellent autant qu’ils se sédimentent) en les faisant se rencontrer dans un seul format, ce que Laurence Allard appelle l’algo-ritournelle, en référence aux philosophes français Deleuze et Guattari. “La ritournelle, la métaboucle, n’a ni début ni fin“, développe la chercheuse. Comme dans cette reaction video, où Mia Khalifa est déjà en train de rire depuis un visionnage préalable de la boucle. 

Rentrer dans la danse, mais à quel prix ? 

“On donne à voir un individu idéalisé, un ‘artiste de la minute’. Il y a une dilution sociale du désir de devenir artiste“, explique Fabienne Martin Juchat, qui nous renvoie aux travaux d’Yves Michaud sur “l’art à l’état gazeux“. Dans le livre du même nom paru en 2003, le philosophe dresse le constat d’une société où tout est devenu beau, tout se doit d’être beau. A en croire le #pourtoi (la sélection de vidéos choisies spécialement pour un utilisateur), TikTok serait le parangon de cet art à l’état gazeux, c’est-à-dire ce culte du beau ayant contaminé notre quotidien. 

Pourtant, cette réalité est plutôt une construction algorithmique, voire le résultat d’une censure pure et simple des corps jugés “anormaux“. C’est ce que nous apprend un article de The Intercept, publié en mars 2020. TikTok aurait sciemment supprimé les comptes d’internautes jugés “moches” ou encore ceux avec “trop de rides“. Un rapport au corps pas si serein, car sujet aux normes et aux injonctions sociales préexistantes. 

Malgré ces défauts, certains universitaires, comme Melanie Kennedy, voient dans TikTok une bulle “fun” et s’opposant à “l’architecture agressive d’Internet. C’est d’ailleurs le pari de l’application comme le suppose un article du Guardian paru en juin 2020 :

“Tenter de se positionner comme l’appli des jeunes et des préadolescents, puis les amener à être foufous, désinhibés, sans filtre – un contrepoint au sérieux d’Instagram, au stress induit par Snapchat et à la bataille verbale constante sur Twitter“.

Dès lors, qu’advient-il de notre hypothèse de départ (et celle de Cyril de Palma), sur une application dure à décoder pour les non-initiés ? “Il y a véritablement un abaissement du coût d’entrée dans la création. Cet ensemble de référents culturels populaires propres à TikTok aménagent une ‘entrée dans la danse’, et on voit l’arrivée de publics inattendus (des personnes âgées, aides-soignantes pendant le premier confinement)“, tranche Laurence Allard, qui prépare un article intitulé “D’une boucle l’autre, TikTok et l’algo-ritournelle : performer entre rage et ennui en temps de pandémie” (à paraître). 

C’est ainsi que l’on peut constater des véritables réunions intergénérationnelles dans les boucles de l’appli : la grand-mère et le grand-père se prêtent au jeu. “Cette remise en mouvement généralisée, dans nos sociétés sédentarisées, confinées, est en partie due à TikTok“, complète l’universitaire. 

« TikTok, c’est en quelque sorte retweeter avec son corps »

L’application de la gen Z cultive son ancrage corporel. Héritière de Musical.ly, essentiellement tournée vers les karaokés et les chorégraphies, elle n’a pas oublié d’où elle vient, comme nous l’explique Laurence Allard :

Le marketing gestuel de TikTok n’est pas celui d’Instagram. Ils cherchent à faire oublier Musical.ly, et à créer de la publicité native, avec des caractéristiques gestuelles. Par exemple lorsque Maybelline lance sa campagne #MaybellineClick avec Bilal Hassani, leur but est de viraliser le geste de mettre du rouge à lèvre. TikTok, c’est en quelque sorte retweeter avec son corps

Le logo n’est dès lors plus une image fixe, cantonnée à être dépoussiérée tous les dix ans, mais un mouvement, en perpétuel remix par ses usagers. A l’instar du signe du rappeur Jul, qui dépasse depuis le succès de son créateur. On ne sait pas si la campagne de Maybelline a eu l’effet escompté, mais toujours est-il que c’est vers cette viralité intrinsèquement gestuelle que vise l’application des jeunes. “Dans une conversation banale, occupée par des adultes, une petite fille exécuta ainsi furtivement un geste illisible et aussitôt normalisé : ‘Ah mais ça vient de TikTok ça !‘ “, témoigne l’universitaire Marc Jahjah dans une note de blog. Un peu à la manière dont la danse du “Backpack Kid”, le flossing, avait contaminé les cours de récré (jusqu’au plateau de BFM TV), en 2018. Mais ces mèmes gestuels ne sont pas cocréés par les utilisateurs : ces derniers se contentent souvent de suivre la mode, et de reprendre collectivement un geste d’un joueur de la NFL ou encore d’un rappeur. 

TikTok vient délinéariser le mème gestuel, analyse Laurence Allard :

“Sur TikTok, tout le monde peut devenir un mème. Autrefois, les mèmes étaient issus des séries, ou des personnages de la culture numérique. Désormais, tout le monde peut mémifier sa pratique. C’est un mélange de la culture ciné, de la culture numérique, du karaoké, de la danse, qui viennent se mixer avec nos propres références

Une narration cinématographique ? 

Bien sûr, les mèmes ont toujours, sur Internet, constitué une manne à gestes improbables et particuliers.Pourquoi TikTok serait-il plus créatif qu’Instagram, que (feu) Vine ou encore que d’autres applis mettant en avant le corps ? Laurence Allard nous aide à y voir plus clair : “Tiktok est l’héritier de musical.ly, qui mettait en avant des reprises de chorégraphies. Il s’agissait surtout de danser ensemble. Vine en revanche est resté dans les mémoires pour ses 6 secondes de vidéo : c’était le début de la boucle comme narration web. Vine avait été vendu comme une forme de gif vidéo. Les vineurs étaient des sortes de gifs-artistes”. 

Sur TikTok, c’est moins le côté gif que la “ritournelle” qui compte, poursuit Allard :

A l’origine, la viralité ne se faisait pas par l’image, mais par le son sur TikTok. Le schème musical reste premier dans la logique mimétique. Instagram est une appli de photos à la base, mettant en scène un corps fixe puis mouvant. Ce qui est intéressant avec TikTok, c’est que le corps en mouvement a un effet structurant : Il ordonne le montage. Le corps devient un outil, plus seulement une représentation. L’appli est plus proche du cinéma qu’Instagram est proche de la photo“.

Comme le notent les internautes, la création des boucles nécessite de faire corps avec l’application :

Dans le corps, il y a aussi un corps collectif. La notion d’un soi, indépendant de récit collectif, est constitutif de la modernité. Avant les XVIIIe et XIXe siècles, votre destinée ne vous appartenait pas. Le sentiment d’être soi est donc assez récent, les individus cherchent encore aujourd’hui de l’authenticité dans des mécanismes collectifs“, resitue Fabienne Martin-Juchat. Ce que donne à voir TikTok, c’est un corps passé à la moulinette du collectif, qui s’accompagne de la création de mèmes gestuels propres au réseau social. 

Le tiktokeur est un artiste un peu polyvalent, conscient d’embrasser une narration collective et normée. Pourtant, force est de constater l’étonnante créativité émanant de ce que Le Monde appelle “l’appli des défis rigolos et du ‘lipsync’“. Notre intimité, devenue virtuelle, s’est médiatisée et constitue désormais une forme de “mise en scène et de mimiques faciales“, comme l’indique Melanie Kennedy dans son article

Bien sûr, au “lien direct, en face à face” des anciennes communautés, “s’est progressivement substitué un lien indirect“, comme le théorisait déjà le sociologue Durkheim, en pensant aux livres ou à la monnaie. Internet aura été le prolongement de ce “lien indirect“. “A travers la culture numérique, on transmet des émotions, de l’oralité, il y a un côté pré-Gutenberg“, s’amuse Fabienne Martin-Juchat. Qu’on se rassure, TikTok ne prétend pas être une révolution à la hauteur de celle de l’imprimerie. Mais elle entend tout de même imprimer sa marque. 

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