Illustration: mème #wokecharlotte sur le compte instagram @everyoutfitonsatc

[Série] Qu’est-ce que le woke ? 1. Edito

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Dans son émission de début février consacrée à la “fracture américaine”, Alain Finkielkraut pose la question suivante à son invité Roger Cohen (chef du bureau parisien du New York Times): “Qu’est ce qu’un woke, exactement ? et craignez-vous que ce mouvement woke prenne trop d’ampleur et empêche la réconciliation de l’Amérique ?” (rien que ça).

La réponse de Cohen me semble particulièrement pertinente:

“Si lutter pour la justice sociale aux Etats-Unis veut dire essayer de lutter pour la justice raciale et pour une société où ce qu’il s’est passé avec Georges Floyd ne peut plus se passer, je me range du côté des woke, même si je ne suis pas de la même génération. Mais si être woke veut dire: on ne tolère pas, on n’accepte pas d’autres points de vue, qu’on est contre un débat ouvert, qu’on veut confiner d’autres opinions dans le silence, je suis pas woke du tout…Je pense qu’être woke pour un homme de 65 ans c’est difficile”.

Qu’est-ce qu’on entend par woke ? C’est précisément la question à laquelle j’aimerais qu’on arrive à répondre dans cette série d’articles à laquelle je vous propose ici une longue introduction.

En dehors de quelques occurrences chez Marianne, Causeur ou encore Valeurs Actuelles (qui n’ont pour autant pas les mêmes lignes éditoriales), c’est un terme que je ne voyais pas dans les médias dits “mainstream” jusqu’à il y a encore quelques semaines. J’avais, moi, pris l’habitude de l’employer relativement souvent, y compris dans mes articles, et de le voir tous les jours sur Twitter. Quand on a lancé CTRLZ, un des seuls articles disponibles dans la presse française sur le sujet était celui-ci du Monde et il datait de plus de 2 ans. 

Mais depuis quelques semaines, le woke est “partout” dans ces médias; Dans Le Point, dans une enquête assez partiale mais intéressante du Figaro, sur France Culture (où Brice Couturier n’hésite pas à multiplier les chroniques sur le sujet), sur France Inter avec une chronique piquante de Sophia Aram qui parle de “néo-racisme à la sauce woke“, mais aussi chez Europe 1 qui a titré l’une de ses émissions “Bienvenue au Wokistan” (émission relativement gênante dans laquelle le présentateur se vautre dans sa méconnaissance du sujet qu’il qualifie de “mouvement de censure” et exprime un peu trop fort son mépris à l’égard de la sociologue invitée), et tout récemment dans Le Monde via une interview de Pap NDiaye. Le terme est également employé dans la presse pour “millennials”, à l’instar du magazine Néon qui consacrait le dossier de son dernier numéro au wokisme, et même un très bon article sur la pureté militante et ses excès.

Enfin, le JDD proposait le week-end dernier une rapide définition du terme en rappelant les origines françaises des discours woke américains (philosophes de la French Theory). Le journal réagissait à un article tout récent du Wall Street Journal titré “Emmanuel Macron and the Woke” dans lequel le quotidien américain fait état du “””débat””” qui déchaîne les passions politiques et médiatiques depuis quelques semaines sur le combat du gouvernement contre un supposé “islamo-gauchisme” qui gangrènerait la société et surtout nos universités. Et c’est bien par le mot woke qu’ils résument l’affaire: “Il entend par là, l’habitude de voir tous les sujets par le prisme de la race – un principe fondamental du wokisme – et son gouvernement veut que les établissements d’enseignement évitent cela“. Est-ce pour autant que les deux termes peuvent être comparés ? Je ne crois pas (du tout), ne serait-ce qu’à cause de leurs origines. Mais dans les deux cas, ils peuvent être utilisés pour disqualifier un discours ou une personne, comme on le verra, et force est de constater que certains confondent volontairement les deux, à l’instar de Gabrielle Cluzel, Directrice de la rédaction de Boulevard Voltaire, sur le plateau de Cnews, il y a quelques jours : “Le woke c’est une culture idéologique dominante, c’est ce que l’on appelle l’islamo-gauchisme et ça inclue aussi toutes les théories autour du genre etc”.

Ce mot “woke” qui bourgeonne un peu partout dans l’espace médiatique français, était déjà largement répandu sur les réseaux sociaux, en particulier sur Twitter, principalement pour critiquer et dénigrer – plus ou moins frontalement et violemment- ce et ceux qu’il est censé désigner. Il faut reconnaître que c’est un fourre-tout bien confortable. Quand on l’emploie, il permet de désigner une mouvance, une pensée, voire une idéologie, sans qu’on n’ait besoin de préciser concrètement de quoi on parle. Et c’est bien là tout le problème.

Initialement tiré de l’anglais vernaculaire afro-américain (AAVE pour African American Vernacular English), être woke – dérive de awake (“éveillé”,  en anglais) – c’est être “conscientisé” et donc en alerte, face aux injustices et à toutes les formes d’inégalités ou d’oppression qui pèsent sur “les minorités” (le terme est, lui aussi, sujet à débat). C’est donc un état d’esprit, une “posture” face aux enjeux sociétaux et par extension, un engagement. Porté et popularisé par le mouvement Black Lives Matter, comme on le verra plus en détails dans notre article sur les origines du mot, il ne désigne pas que les mouvements antiracistes, mais s’étend également à tous les mouvements progressistes de gauche. L’historien Pap NDiaye décrit le wokisme comme “un grand triangle militant qui mobilise une partie de la jeunesse mondiale”, aux sommets duquel viennent s’ajouter à l’antiracisme, la lutte contre le réchauffement climatique et le féminisme (étendu aux causes LGBTQ+). 

Pas étonnant, donc, si un vocabulaire intersectionnel est souvent utilisé dans les “milieux woke” (qu’on saura surement mieux définir à la fin de cette série-en-quête). Concept sociologique de la fin des années 80, l’intersectionnalité permet de mesurer et prendre en compte toutes les formes de domination et de discrimination qui visent une même personne. Il est désormais utilisé aussi dans le champ militant, et porté par certaines féministes à l’image de  Rokhaya Diallo pour qui la notion vise à “révéler la pluralité des discriminations de classe, de sexe et de race”.

Dans une tribune, initiée notamment par Thomas Chatterton Williams et parue dans le Harper’s Magazine en juillet 2020 (A Letter on Justice and Open Debate a été traduite en français dans Le Monde), le wokisme est remplacé par “la nouvelle gauche, née des mouvements #metoo et Black Lives Matter”. Ce qui me semble en être la définition la plus neutre et la plus large.

Pourtant, comme le note Pap Ndiaye, “le woke n’a pas de forte colonne vertébrale idéologique, mais il porte à sa manière un discours radical”. C’est d’ailleurs cette radicalité qui suscite pas mal de critiques et a vu naître une utilisation péjorative du terme, le tout, accompagné de la naissance des anti-woke (qu’on tentera également de définir).

Ces anti-woke ne sont pas un détail dans notre quête sémantique du wokisme car le terme est performatif et semble en dire plus sur celui qui l’utilise, que sur ce que cela désigne, comme me le signifiait récemment un twitto.

Utilisé initialement au premier degré, le terme a donc subi, petit à petit, un glissement sémantique et j’ai l’impression que l’usage actuel est aujourd’hui bien plus répandu chez les détracteurs du wokisme que chez les Woke. Cette critique peut être très virulente, comme chez l’écrivain Seth Greenland (auteur de Mécanique de la chute) qui parle de “fléau de la liberté de pensée”, et chez nombreux autres, dont on vous parlera.

Accusé de vouloir imposer un nouvel ordre moral et de tenir des discours sentencieux, de véhiculer une vision manichéenne du monde, et d’utiliser des méthodes qui affaiblissent le débat public (intolérance vis à vis d’opinions divergentes, goût pour la dénonciation et l’humiliation publique, notamment), le wokisme est aujourd’hui décrié, par-delà le camp des conservateurs (aux Etats-Unis comme en France), à l’image d’un bon nombre des 150 écrivains, artistes et journalistes signataires de la tribune du Harper’s Magazine (parmi lesquels Noam Chomsky ou encore Salman Rushdie) qui s’inquiète: 

“Les appels à sanctionner rapidement et sévèrement tout ce qui est perçu comme une transgression langagière et idéologique sont devenus monnaie courante. Plus inquiétant encore, des dirigeants institutionnels, ne sachant plus où donner de la tête pour limiter les dégâts, optent pour des sanctions hâtives et disproportionnées plutôt que pour des réformes réfléchies”.

L’écrivain américain Thomas Chatterton Williams, qui fait figure de proue de cette initiative, porte dans l’espace médiatique français [Il vit en France depuis 10ans] ce discours critique “de gauche”:

“On peut critiquer les excès de la rhétorique woke sans nier pour autant l’existence du racisme. Il semble même que ce soit le seul cheminement intellectuel crédible”.

Les excès du wokisme sont également de plus en plus dénoncés à l’intérieur même de ses rangs, comme en témoignent le papier de Néon précité, cet épisode du podcast La Poudre, mais aussi de nombreux témoignages sur les réseaux sociaux, à l’instar de celui-ci:

Sur internet, où l’humour et l’ironie font intrinsèquement partie de la culture web, le woke fait également l’objet de moqueries et de beaucoup de second degré (qu’on doit trouver plus ou moins drôle selon l’endroit où l’on se situe sur le spectre du wokisme, cela va sans dire), et de nombreux mèmes plus ou moins inspirés.

J’ai aussi vu fleurir, ces derniers temps, d’innombrables comptes Twitter ou Instagram, à l’image de ce “woke woof dog” qui cherche les “gens les plus woke” et “aboie” quand il les trouve, ou du compte de Titania McGrath, personnage fictif très populaire (600 000 abonnés), créé par le comédien et satiriste Andrew Doyle “pour parodier l’idéologie progressiste du monde anglophone” à qui il reproche “une vision du monde très simpliste qui réduit le monde entier au bien ou au mal, aux ‘woke‘ et aux ‘non-woke‘, sans aucune place pour la nuance”. 

Une critique intéressante qu’on pourrait d’ailleurs aussi lui retourner: les anti-woke (dont Andrew Doyle pourrait être une figure active), ne participent-ils pas, eux aussi, à cette nouvelle répartition woke / anti-woke, en multipliant les chroniques et tweets sur le sujet ?

Cette utilisation péjorative et ironique du terme est décriée comme une instrumentalisation par la droite et l’extrême droite qui auraient détourné le sens initial du mot pour s’en servir d’arme (contre les Woke) et d’insulte, comme le note l’écrivaine et journaliste Afua Hirsch: “Comme c’est souvent le cas avec les innovations noires, l’utilisation à outrance par le mainstream blanc a tué son authenticité. Aujourd’hui, la personne qui utilise le mot est probablement un ‘guerrier culturel’ [en ref aux culture wars, ndlr.] de droite énervé contre un phénomène qui n’existe que dans son imagination”.

“Désormais, woke est devenu un ‘buzzword’ pour les prêcheurs de haine de droite, c’est le nouveau ‘snowflake’ “, estime également une journaliste de Stylist. Au point que certains plaidaient déjà, fin 2018, pour que l’on cesse de l’employer. Quand d’autres, réclament que son sens initial ne soit pas détourné.

Le mot woke est d’ailleurs toujours utilisé -y compris aux Etats-Unis- au premier degré et d’une façon relativement neutre, dans les milieux militants mais aussi dans la presse (que d’aucuns qualifient d’ailleurs de woke). Il reste également encore employé par des journalistes ou des chercheurs (on dit encore intellectuels ?). Guillaume Allègre (économiste à l’OFCE), par exemple, s’explique ainsi de son usage: “S’ils utilisent woke de façon péjorative, pourquoi ne pas se réapproprier le terme ?! D’autant plus, que l’étymologie est positive. Je préfère woke à bobo”. Il semble qu’il soit aussi utilisé pour désigner de façon péjorative les postures woke insincères de certains, comme ici ou . Des emplois qu’on ne manquera pas d’explorer en compagnie de linguistes.

Alors de quoi le woke est-il le nom ? Celui de la nouvelle gauche américaine comme française ou celui des excès de méthodes de ces mouvements pour la justice sociale qu’on a coutume de simplifier avec un autre terme fourre-tout (cancel culture) ?

Est-ce une idéologie, une religion, un état d’esprit, une posture, une culture ? ou carrément l’expression d’un changement d’ère dans laquelle le woke serait “la traduction culturelle d’un basculement politique du monde” ? 

Peut-on encore l’utiliser au premier degré pour désigner une pensée sans passer pour un gros réac qui tente de discréditer la parole de celles et ceux qui oeuvrent pour plus de justice sociale ? Pourquoi et comment le sens et l’usage de ce terme ont évolué, aux Etats-Unis, puis jusqu’en France ?

Qu’est-ce que ce mot raconte de nos sociétés et de leurs évolutions ? Sommes-nous tous condamnés à choisir notre camp entre woke et anti-woke ? (perso, je serais bien embêtée car je crois bien être les deux à la fois, à moins que ce ne soit ni l’un ni l’autre…). 

Surtout, est-ce une quête sans fin ? Est-ce que le Woke et le woke sont réellement définissables ? Ou est-ce que, comme pour le “bobo” en son temps, on est presque tous –sauf Brice Couturier 😏- le woke d’un autre ? Aussi, existe-t-il une typologie (implicite) du wokisme ? Moi j’en vois plein de différents: des Wokes radicaux, des Wokes sceptiques, des Wokes fragiles, des Wokes nuancés, des Wokes repentis…et même parfois des Woke anti-woke !

Enfin, comment expliquer que ce terme soit autant décliné ? wokisme donc, mais aussi wokistan (terme péjoratif pour désigner le pays imaginaire des Woke) ou son alternative wokeland (que je trouve bien plus mignon et moins méchant), woke-cratie (néologie inventé par un internaute), dictature woke, capitalisme woke, ou encore ce nouveau néologisme portenawoke (utilisé récemment par un journaliste pour moquer les anti-woke). Une petite séance de wokabulaire s’imposera également.

Dans cette série intitulée “Qu’est-ce que le woke”, CTRLZ a l’ambition de vous proposer une histoire du woke en explorant les usages et les évolutions de ce mot qui, s’il est particulièrement à la mode depuis quelques semaines dans les médias Français, reste relativement méconnu du grand public.

Elodie Safaris


[SÉRIE] QU’EST-CE QUE LE WOKE ?
1. Edito2. Les origines (XXe - 2017)3. L’appropriation culturelle d’un mot polysémique (2017)
4. Le déclin (2018 - 2021)
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