Capture d’écran du Google doc “Party in a Shared Google Doc”

En soirée dans un Google doc partagé

Imaginez

un mercredi soir de novembre en plein confinement. Votre téléphone vibre : “Connecte-toi ici, y’a une soirée sur un Google Spread Sheet”. Vous pensez à une tentative de phishing maladroite ou à une mauvaise blague, mais votre curiosité est trop forte.

Vous cliquez et atterrissez sur une feuille de calcul Google. Une porte décorée de deux modestes ballons. Il est écrit en grosses lettres rouges : Welcome !

Sur le premier onglet (Front door), l’hôte vous recommande de laisser votre manteau dans l’une des chambres d’amis. Vous êtes convié à prendre possession des lieux et à décorer l’intérieur comme bon vous semble : ajouter des colonnes, créer de nouveaux onglets, coller des images. Vous pouvez inviter des amis mais vous êtes priés de ne pas partager l’adresse publiquement.

Vous êtes ici. Le plan de la soirée: chaque onglet est une salle.

Premier onglet : vous entrez dans ce qui semble être le hall d’entrée (Hallway). Quelques cases commencent à être peintes en vert et bleu, sous vos yeux. Les premières conversations se lancent dans des cellules normalement réservées à des formules mathématiques peu loquaces. “Et moi je suis quel animal ? “.

Le Hall d’entrée

Google attribue à chaque personne anonyme qui se connecte à un Google Doc un animal totem1fonctionnement commun à tous les documents Google ouverts au public. Les onglets sont donc peuplés d’animaux de tous types : chinchillas, coyotes, zèbres, koalas… la soirée a des allures de ménagerie.

Un peu timide, vous n’osez pas engager la conversation avec les autres invités. Vous vous demandez quel animal vous êtes et où peut bien être votre ami…

Un onglet attire votre attention celui du “dancefloor”, vous vous dites que danser est un bon moyen de rencontrer de nouvelles personnes (?!).

La soirée bat son plein sur le dancefloor. Les photos seront bientôt sur “Soon Night”

Une boule à facettes est accrochée entre la colonne F et G. Les cases bleues et roses, qui représentent la piste de dance, changent de couleur lorsque quelqu’un fait une modification sur le document.

Sur un chat organisé dans la colonne G, quelques aventuriers partent en quête de substances illicites. D’autres invités ont crée un tableau de song requests, chansons que le DJ va gentiment ignorer. Eiffel 65 puis Barbie Girl résonnent dans la salle, la soirée prend un virage très années 90.

Vous décidez alors d’aller explorer le jardin (Backyard). Quelques invités ont eu la même idée que vous et se regroupent autour d’un feu de camps. Anyone bring marshmallows ? Quelqu’un tente de dessiner un labyrinthe au milieu de la page tandis que des marguerites poussent au beau milieu des cellules.

Le jardin à l’anglaise où l’after se prépare

Cela fait maintenant plus d’une heure que vous zonez sur ce Google doc. Il est peut-être l’heure de rentrer. Vous refaites un tour sur l’onglet d’accueil…. wow la police a débarqué !

23h02 : intervention des forces de l’ordre pour tapage nocturne. Les invités commencent à se disperser.

Expérimentation pour sociabiliser entre “happy-few”

A l’origine de cette soirée hors du commun, Marie Foulston, une curatrice spécialisée dans les expositions digitales. Elle organise en temps normal des expositions interactives autour de la culture du gaming comme celle-ci organisée pour le musée V&A à Londres en 2019, le plus grand musée au monde d’arts appliqués et décoratifs.

Mais le confinement l’a obligée à innover comme elle l’explique dans son article Medium publié sur One Zero accompagnant le récit de cette soirée folle. “In response, or out of necessity, my work has shifted to the virtual.”

Elle a d’ailleurs profité du confinement pour organiser d’autres événements virtuels de ce genre comme la keynote du Now Play This, un festival “sur les formes de gaming expérimentales” organisé normalement au Somerset House de Londres. L’édition de cette année s’est tenue sur une île d’Animal Crossing 😏

Pour le sociologue et anthropologue franco-suisse Nicolas Nova, chercheur au Media Lab de Sciences Po et auteur de Lagniappe une newsletter sur les cultures numériques, ces célébrations d’un nouveau genre sont “un bon moyen d’organiser une fête plus anecdotique moins cadrée que d’autres modalités (apéro via Skype, mariage sur Zoom, etc.)”

Pour lui, il ne faut pas y voir que l’effet du confinement. C’est un mouvement d’exploration plus profond qui cherche à créer de nouveaux modes de socialisation à distance :

Cela renvoie à tout un courant d’acteurs de la gestion de communautés en ligne qui cherche à réinventer des moyens d’être ensemble et de se sociabiliser à distance depuis l’avènement des technologies de réseau (début d’Internet, minitel…). Cela donne lieu à toutes sortes d’expérimentations”

Un autre exemple actuel de nouvelles formes de socialisation en ligne est le succès du jeu multijoueur en ligne Among US qui a rassemblé plus de 3 millions de joueurs en simultané fin septembre. Alexandria Ocasio-Cortez, figure montante du Parti démocrate américain, a même regroupé plus de 400 000 spectateurs devant sa partie sur Twitch en octobre.

Ce Google Doc est aussi un retour aux sources du web, l’expression de son côté pionnier et innovant, parfois bizarre et intriguant. Le web des années 90/2000 était un espace d’expression totalement libre, non régulé et très amateur où l’on tombait sur des pages aux couleurs éclatantes codées en HTML. C’était un monde réservé aux initiés et aux explorateurs. Ce genre d’expériences cherche à recréer des mondes virtuels plus secrets et élitistes, comme le raconte Nova :

Il y a d’une part une envie de se retrouver quelle que soit la situation (covid-19, longue distance…), et d’autre part, un côté ‘happy-few’ de la même manière qu’être dans les channels IRC ou Caramail dans les années 90

Si vous voulez encore profiter de la soirée, l’archive du document est toujours consultable en ligne. Mais vous ne pourrez pas interagir, les droits de modifications ont été retirés pour en faire une œuvre figée dans le temps.

Best-of des meilleurs salles :

👉🏽 La cuisine (The kitchen) : chacun a ramené ses bières et gateaux apéro préférés, un invité a même fait un saladier de punch.
👉🏼 Le vestiaire (The coat room) : des manteaux plus originaux les uns que les autres, mais l'organisation prévient : we can't take responsibility for any lost property.
👉🏼 La salle bleue (The blue room) : une salle toute bleue avec I'm Blue d'Eiffel 65 en bande son.
👉🏽 La salle de bain du haut (Upstairs Bathroom) : les toilettes secrètes, celles où l'on a pas besoin de faire la queue.
👉🏽 La salle de billards (The billards room) : un beau billard... et un requin qui nage dedans.
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