Bannière de couverture du groupe Facebook Neurchi d’introvertis

Neurchi d’introvertis : la thérapie par le mème

337 Shares
337
0
0
0
0
0

Dans un Internet à la gâchette facile, c’est un îlot de calme et de bienveillance. Bienvenue sur Neurchis d’introvertis, un groupe Facebook où on se réunit entre pairs pour se moquer gentiment de ce caractère si discret et apprendre à s’accepter.

“Ce groupe a littéralement changé ma vie!”, entame Hélène, 33 ans. Celle-ci avait souvent été qualifiée d’ “introvertie” : “je le prenais comme quelque chose de négatif, voire comme une insulte”, raconte-t-elle en réponse à notre appel à témoins. Elle a rejoint le groupe “par curiosité”, parce que “quand on se compare, on se rassure”, explique-t-elle. A la place, elle trouvera son déclic.

“J’ai réalisé que beaucoup d’expériences racontées correspondaient exactement à des comportements que j’avais et que je trouvais anormaux (peur d’appeler ou de répondre au téléphone, manque d’envie de me rendre dans des soirées bondées, etc). Ça a été une vraie révélation pour moi, de voir que ces comportements étaient connus et vécus par des centaines d’autres personnes !”

Capture d’écran du groupe Facebook “Neurchi d’introvertis

Pour Hélène, c’est le début d’une quête, “le point de départ d’un cheminement extrêmement profond sur moi-même, un genre de voyage intérieur qui change totalement ma vision du monde”. Elle suit les conseils de lecture d’autres membres du groupe, en particulier le livre de Susan Cain, “La force des discrets”:

“Cela m’a permis de vraiment comprendre ce qu’est l’introversion, que non seulement ce n’est pas un défaut mais qu’au contraire, on peut même l’utiliser très à son avantage dans certaines situations. Cela m’a également permis d’apprendre que les introvertis ont un fonctionnement du cerveau différent de celui des extravertis (fonctionnement de l’amygdale et du lobe frontal, traitement de la dopamine…), de m’accepter telle que je suis et d’apprendre à rester moi-même dans mon entourage, qui est très extraverti”.

Hélène respecte davantage ses limites, ne se force plus à répondre présente à des invitations sociales qui drainent son énergie et prend contact avec une psychologue avec qui elle a des “discussions passionnantes sur l’introversion et l’hypersensibilité”, trait de caractère qu’elle possède également.

Si elle n’est pas moins introvertie d’avoir partagé des mèmes, elle est désormais libérée de la relation négative qu’elle avait vis-à vis de son caractère.

Reconnaissance et pédagogie par le mème

La reconnaissance dans ces attitudes jugées jusque là étranges ou asociales par leur entourage est un point commun à quasiment tous les témoignages reçus.

A l’image de Yann*, 24 ans, qui témoigne depuis Québec:

“Au moment où je me suis inscrit sur ce groupe j’étais dans une phase très dure de ma vie, je me remettais beaucoup en question. J’ai vu que d’autres personnes étaient dans la même situation, cela m’a fait prendre conscience qu’il fallait m’accepter comme je suis. Je ne pensais pas qu’un groupe Facebook pouvait m’aider à ce point”

“Ça m’a permis de me dire que finalement je n’étais pas ‘bizarre’ ou incapable de me construire en société”, confie quant à elle Klara, 26 ans, mais plutôt que je suis en retrait vis à vis du ‘grand nombre’ donc des voix qui se font entendre – bien souvent ce sont des extravertis, et crient donc plus fort”. “Il y a un esprit de solidarité naturel, un peu comme une communauté, une tribu ou une grande famille”, renchérit Maximilien, 28 ans, qui traduit un sentiment commun à bon nombre des membres du groupe : un esprit de tribu, de communauté, reconnu et apprécié.

Capture d’écran du groupe Facebook “Neurchi d’introvertis”
Capture d’écran du groupe Facebook “Neurchi d’introvertis

C’est que, à les écouter, les introvertis se sentent assez mal compris. Comme nous le confie Pierre*, 26 ans:

“L’une des premières caractéristiques de ce caractère c’est d’avoir peur de parler et de se dévoiler à des inconnus, justement parce qu’on pense, fondamentalement, qu’ils ne comprennent pas. Pas qu’il n’écoutent pas, mais qu’ils ne comprennent pas, étant donné qu’ils n’ont pas forcément le même caractère”.

Un avis partagé par Yann :

“si cette communauté est si active, si soudée à travers les mèmes, cela est dû à notre désarroi d’expliquer encore et encore aux extravertis que l’on a besoin d’un peu plus de temps seul que les autres. Beaucoup de mèmes font part d’habitudes qui ne conviennent pas à la majorité de la population”.

Une pédagogie par le mème qui fait bouger les mentalités des deux côtés du spectre. Selon la fondatrice et administratrice du groupe Camille Teste, 20 ans, certains extravertis trainent aussi sur le Neurchi: d’abord parce que les mèmes sont drôles, mais aussi pour comprendre ce qu’il se passe dans le cerveau de leurs frères aux réactions si opposées.

Capture d’écran du groupe Facebook “Neurchi d’introvertis

Pour Laurie Hawkes, psychologue et auteure de La force des introvertis (2013, Eyrolles), la reconnaissance est un mécanisme essentiel de cette dynamique de groupe: “C’est l’un des facteurs de guérison dans les groupes de psychothérapies, d’alcooliques anonymes, anxieux anonymes etc.”, pose-t-elle, même si elle insiste :

“l’introversion n’a rien du tout de pathologique. Il ne s’agit qu’un des deux tempéraments de base (…)Voir que quelqu’un vit quelque chose de similaire à nous est un soulagement immédiat car cela est normalisant. La caractéristique qui jusque-là posait problème ou était jugée est désormais acceptable, une fierté, et même nécessaire pour faire partie du groupe.”

L’introverti, vilain petit canard du capitalisme

Mais alors, c’est quoi l’introversion ? Il y a plusieurs définitions, prévient Laurie Hawkes. “L’une qui me parle, dit celle qui revendique aussi un caractère introverti, est de se demander si être avec des gens nous donne de l’énergie ou si au contraire on a tendance à préférer être seul“. L’une des questions typiques de l’introverti lorsqu’il arrive en soirée est : “Combien de temps faut-il rester avant de pouvoir partir sans avoir l’air impoli”. “Cela ne veut pas dire que l’introverti n’aime pas les gens, avise-t-elle, seulement, il a besoin d’être seul pour se ressourcer”.

Mème partagé dans le groupe Facebook “Neurchi d’introvertis”: “Quand t’es dans une soirée où il y’a pas mal de monde que tu connais pas et que ça commence à parler de décaler en boite

Si l’introverti a tendance à avoir mauvaise presse, cela n’a pas toujours été le cas, retrace Mme Hawkes. D’ailleurs, dans certaines cultures, comme par exemple au Japon, il est toujours de bon ton d’être discret:

“Au 19ème siècle aux États-Unis, être expansif était considéré vulgaire alors qu’être contenu, retenu, stoïque était tout à fait estimable. Il y avait des leçons de droiture et de philosophie en ce sens : il fallait apprendre à se tenir. Après la seconde guerre mondiale, avec le développement du capitalisme, cela a changé. Désormais, il fallait vendre et cela est mieux fait par les extravertis“.

De la même manière, on peut observer en France le tournant de Mai 68. “Avant, être un élève sage était très bien vu. On était ‘consciencieux, appliqué’. Plus tard, on dit des élèves discrets qu’ils doivent apprendre à participer”. L’injonction a changé : exit la discrétion, il faut se mettre en valeur.

Pour les introvertis, jamais les premiers à frimer, l’exercice est violent:

“Ça va à l’encontre de ses principes et de son fonctionnement confortable : un introverti aime que les autres découvrent sa valeur”.

L’humour, ce mécanisme de défense “mature

Pour conjurer ce caractère pas tout à fait adapté à l’époque, les membres pratiquent l’autodérision homéopathique. “Ça dédramatise nos complexes, ça fait du bien, reconnaît Maximilien. On rigole un peu de nous-mêmes devant nos difficultés”. Il y a quelques années, lors de l’écriture de son livre, Laurie Hawkes observait plutôt des groupes se retrouver pour se moquer des extravertis “dans un défoulement jubilatoire”.

Sur l’importance de l’humour, la psychologue cite le psychiatre et professeur de l’école de médecine de Harvard George Vaillant. Dans son livre “The Wisdom of the Ego”, il identifie quatre groupes de mécanismes de défense : le psychotique, l’immature, le névrotique et le mature. “L’humour fait partie du mature”, dit-elle:

On peut s’en servir de manière destructrice mais très souvent c’est une bonne défense pour dédramatiser sa souffrance, la relativiser, la mettre à distance. Dans un groupe comme celui-ci, on le fait entre soi donc on n’a pas peur que quelqu’un d’hostile s’empare pour le retourner contre nous”

Et la modération veille au grain, fait savoir Camille Teste: “Dès que quelqu’un dépasse les bornes, on le ban, on ne prend pas de risques”. Souvent, avant même qu’un débat ne s’envenime, les deux parties s’excusent. “Il y a beaucoup d’empathie” assure-t-elle.

Des neurchis plus si neurchis

En parallèle du groupe de mèmes, les administrateurs ont créé un groupe de “Soutien moral entre introvertis et/ou timides”. “Un post sur dix était des témoignages ou des demandes de conseils. On sentait un appel de détresse, les gens voulaient vraiment qu’on les aide”. La solution, destinée à conserver l’esprit mèmes et humoristique de la page principale, leur a été soufflée par Neurchi de dépression, un groupe de mèmes qui a fait face aux mêmes problématiques.

En plus des conversations à coeurs ouverts qui prennent place sur la page, certains membres ont créé une chaîne Discord. “J’y passe énormément de temps, c’est génial”, partage Hecate (son pseudo sur la plateforme), 31 ans, introvertie et “hors des clous”, selon ses propres mots: “je suis obèse, ne veux pas forcément d’enfants, me questionne sur mon genre/sexualité et j’ai entamé des démarches pour voir si je suis HP ou TSA (Haut Potentiel ou Trouble du Spectre de l’Autisme, ndlr)”. Elle ajoute :

“On joue en ligne le soir et on s’échange des vocaux. Ce n’était pas facile au début mais comme on est tous “timides”, les gens se respectent. Pour moi, c’est comme un autre groupe d’amis”.

Des neurchis plus tout à fait neurchis, à l’image de Neurchi d’Amour, où les membres se racontent leurs histoires d’amour heureuses ou déçues, Neurchi d’insomniaques, où l’on parle à défaut de dormir ou encore Neurchi de voisins, où l’on affiche les voisins qui nous affichent dans le hall d’entrée. “Tous les sujets ne peuvent pas être vus par le prisme des mèmes, analyse Camille Teste de cette direction non-orthodoxe du mouvement de neurchi. Je pense que ces groupes ont été créés par des personnes qui viennent de cette communauté. Il y a bien un Neurchi de cocktails et un Neurchi de tartines où l’on partage ses recettes. Ça reste un concept assez large !”.

*les prénoms ont été modifiés

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *