Capture d’écran du film Mulan

“Mulan”, ou l’hypocrite compromission de Disney face à la Chine

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Cette nouvelle adaptation de la légende chinoise, dont la sortie en salles a été annulée à cause de la pandémie, sort cette semaine en France sur Disney+. Tourné en partie dans la zone d’exactions contre la minorité ouïghour, ce film à grand budget symbolise les accommodements opportunistes de la multinationale du divertissement face à un régime autoritaire, en contradiction totale avec ses engagements pour la justice sociale aux Etats-Unis. Un cas loin d’être isolé à Hollywood.

Une catastrophe industrielle. L’expression ne semble pas exagérée pour qualifier Mulan, nouveau blockbuster à 200 millions de dollars de budget de la multinationale américaine Disney. Et pas uniquement en raison du tiède accueil critique réservé au long-métrage réalisé par la néo-zélandaise Niki Caro. Cette relecture du dessin animé culte de 1998, lui-même tiré d’un conte populaire chinois, devait être l’un des évènements cinématographiques de 2020. A l’origine de nombreuses controverses fâcheuses pour l’image de Disney depuis plus d’un an, le film n’a pas pu sortir dans les salles américaines ou européennes, pandémie oblige.

Début septembre, le film a ainsi débarqué aux Etats-Unis sur la plateforme de streaming Disney+, moyennant 30 dollars pour le visionner, en plus de l’abonnement au service. Cette stratégie tarifaire américaine, aux résultats satisfaisants selon Disney, n’a pas été suivie en France, où le film sort ce 4 décembre sans coût supplémentaire pour les abonnés. Derrière les autocongratulations de façade, l’expérience gardera un goût amer pour Disney. Alors que Mulan était taillé sur mesure pour l’Empire du Milieu, où il est sorti en salles une semaine après sa mise en ligne outre-Atlantique, le film a été un échec au box-office chinois. Le cocktail piratage, critiques négatives et pressions étatiques pour limiter sa promotion n’a pas aidé.

Outre-Atlantique, Mulan est surtout devenu aux yeux de nombreux observateurs le symbole de l’autocensure et de la servilité grandissante des studios hollywoodiens face à la Chine, partenaire puissant à ne surtout pas contrarier sous peine de sanctions économiques. Quitte à renier ses engagements annoncés pour parfaire une image progressiste dans le monde occidental.

Un casting scruté de près

Revenons sur la gestation de ce pétard mouillé. Depuis plusieurs années, Disney mise, souvent avec succès, sur le recyclage de son propre catalogue pour briller au box office. On peut notamment citer Alice aux pays des merveilles (2010), Maléfique (2014), Cendrillon (2015) et Le Livre de la Jungle (2016), entre autres : autant d’adaptations en prises de vue réelles de ses classiques de l’animation qui ont rencontré un vif succès. 

Dès 2015, un tel traitement est annoncé pour Mulan. Avant même que soit connu le nom de l’actrice incarnant le rôle titre, une pétition ayant recueilli 112 000 signatures réclamait à Disney qu’une actrice asiatique soit sélectionnée. Une doléance anticipée due à la polémique du casting de Scarlett Johansson, taxé de whitewashing, dans la relecture du film japonais Ghost in the shell. Fin 2017, quelques mois après le choix -peu fréquent à Hollywood pour ce genre de gros budget- de confier la mise en scène à une femme, l’actrice sino-américaine Yifei Liu est choisie pour le rôle. Tout semble donc démarrer sous les meilleurs auspices en termes d’image pour Disney. Le tournage du film se déroule principalement en Nouvelle-Zélande, durant le second semestre 2018. Plusieurs scènes extérieures sont également filmées en Chine pour profiter de ses décors naturels avec le soutien des autorités locales, ce qui aura d’importantes conséquences par la suite. 

En août 2019, soit un an après le tournage du film alors en post-production, Yifei Liu met Disney dans une position très embarrassante en exprimant publiquement son soutien aux forces de l’ordre réprimant le mouvement pro-démocratie à Hong Kong. Cette région administrative spéciale de la République populaire de Chine est en ébullition sociale, et les violences policières constatées dans l’ancienne colonie britannique scandalisent l’opinion mondiale. La position de la comédienne, 31 ans à l’époque, est applaudie en Chine mais suscite à l’international l’indignation des défenseurs des droits de l’homme : le hashtag #BoycottMulan devient viral sur Twitter. 

La Chine instrumentalise “Mulan”

Encore plus gênant pour Disney, la Chine saute sur l’occasion pour engager une campagne de désinformation massive contre les manifestants hongkongais en encourageant sur les réseaux sociaux le hashtag #SupportMulan : Twitter supprime alors plus de 200 000 comptes suspectés de propagande anti-manifestants. Dans un communiqué, la plateforme américaine affirme disposer de “preuves crédibles” d’une “opération de désinformation coordonnée et soutenue par l’Etat (chinois)”. Idem côté Facebook, bien que moindre en volume de contenus supprimés. Silence gêné du côté de Disney, qui ne commente pas cette séquence.

Quelques mois plus tard, alors que la pandémie de Covid-19 prend de l’ampleur, la première mondiale de Mulan se tient à Hollywood le 9 mars 2020 – le film était alors encore espéré en salles américaines trois semaines plus tard. L’aggravation de la situation sanitaire force Disney à décaler à plusieurs reprises sa sortie, jusqu’à l’annonce début août de son arrivée ultérieure sur sa plateforme de streaming, au grand dam des exploitants de cinémas du monde entier. L’été est marqué par diverses prises de paroles marquantes pour critiquer les relations entre Hollywood et la Chine (sur lesquelles nous reviendrons) et qui vont servir de terreau à l’accueil désastreux du film lors de sa sortie.

“Blanchiment de génocide”

La polémique culmine outre-Atlantique début septembre dans les jours suivant l’arrivée du film sur Disney+ : des spectateurs attentifs remarquent qu’un organisme gouvernemental du Xinjiang fait partie des diverses institutions chinoises remerciées au générique final. Ce territoire autonome, lieu de tournage de quelques scènes de Mulan, n’est pas anodin : c’est là que la Chine procède depuis 2017, selon de nombreux médias et organisations, à l’enfermement extrajudiciaire d’au moins 1,5 million de Ouïghours (une minorité musulmane) dans des camps de rééducation. En remerciant ainsi des institutions visées par des accusations de “génocide”, Disney déclenche une tempête médiatique et politique. Le Los Angeles Times explique Comment Mulan est devenu l’un des films les plus controversés de 2020, le Washington Post publie une tribune intitulée Pourquoi le Mulan de Disney est un scandale, la fille d’un prisonnier ouïghour exige de Disney des excuses au cours d’un entretien très critique à Bloomberg, et un sénateur républicain écrit une virulente  lettre ouverte à la multinationale, l’accusant de faire du “blanchiment de génocide” et l’invitant à rendre des comptes. 

Deux poids, deux mesures

Ce scandale entache sévèrement l’image progressiste de Disney, qui s’était notamment illustré, comme d’autres sociétés américaines, dans la foulée de la mort de George Floyd (victime de violences policières), qui avait galvanisé le mouvement Black Lives Matter. Les trois plus hauts responsables de l’entreprise avaient ainsi publié, le 30 mai, une lettre adressée à leurs milliers de salariés, dans laquelle on pouvait lire :

 “Nous réalisons également que maintenant plus que jamais, il est temps pour nous tous de renforcer nos engagements en faveur de la diversité et de l’inclusion, partout”. 

De belles paroles illustrées notamment par des ajustements apportés à une attraction de ces parcs à thèmes en Californie et en Floride diffusant une chanson jugée raciste, suivis quelques mois plus tard par des avertissements précédant des fictions elles aussi jugées “datés” ou “racistes” sur Disney+. 

Comme évoqué plus tôt, les semaines précédant l’association embarrassante entre Disney et des pratiques génocidaires avaient été marquées par des prises de paroles extrêmement critiques sur les liaisons dangereuses entre Hollywood et la Chine. En juillet, le conservateur William Barr, procureur général des Etats-Unis (peu ou prou l’équivalent de notre ministre de la justice) avait fustigé l’autocensure hollywoodienne, complice à ses yeux de la propagande du parti communiste chinois :

“Les acteurs, producteurs et réalisateurs hollywoodiens s’enorgueillissent de célébrer la liberté et l’esprit humain et, chaque année aux Oscars, ils font la leçon aux Américains sur les manquements de ce pays face aux idéaux de justice sociale de Hollywood. Mais Hollywood censure désormais régulièrement ses propres productions pour amadouer le Parti Communiste Chinois, l’organe le plus puissant au monde en matière de violations des droits de l’homme. Cette censure contamine non seulement les versions distribuées en Chine, mais aussi beaucoup de celles montrées dans les cinémas américains”

Durant son allocution, Barr avait rappelé la montée en puissance du box-office chinois liée à l’immense population du pays et les nombreuses constructions de nouveaux cinémas, couplées à la main-mise du Parti sur les films américains autorisés à y être exploités. Concernant l’influence des fonds chinois utilisés pour boucler les budgets des grosses productions hollywoodiennes, Barr avançait qu’en 2018, “les films avec des investissements chinois représentaient 20% des billets vendus dans les cinéma américains, contre seulement 3% cinq ans auparavant”.

Un rapport accablant sur la soumission hollywoodienne

Les accusations de Barr, basées sur des exemples recensés dans la presse depuis des années, ont été confirmées un mois après son discours par un rapport percutant de la branche américaine du PEN Club, une ONG quasi centenaire regroupant des écrivains à travers le monde. Intitulé Made in Hollywood, censuré par Pékin, ce document d’une soixantaine de pages dresse un constat accablant de l’influence chinoise à Hollywood, et ce alors que le box-office chinois détrônera en 2020, pour la première fois, celui des Etats-Unis.

Le rapport est divisé en quatre parties : 

  1. Comment (et pourquoi) Pékin est capable d’influencer Hollywood
  2. La façon dont cette influence se déroule
  3. Intégrer le marché chinois
  4. Trouver des solutions

Deux vidéos antérieures à la publication dudit rapport, toutes les deux intitulées Comment la Chine transforme Hollywood, en résument l’essentiel des exemples. La première, publiée par le site Vox en novembre 2016, illustre notamment les différentes options offertes aux productions américaines pour se frayer un chemin sur les écrans chinois ; coproduction avec des sociétés locales, paiement de frais fixes à des distributeurs locaux, ou sélection parmi le quota d’une trentaine de films américains “admis” chaque année. Parmi les films hollywoodiens pensés (ou modifiés) pour le marché chinois, les exemples de 2012, Iron man 3, World War Z, Seul sur Mars et Looper sont cités :

L’autre vidéo, publié fin octobre 2019, est un reportage de la chaîne CNBC qui cite en matière de censure l’exemple de Bohemian Rhapsody (où toute mention de l’homosexualité de Freddie Mercury a été expurgée dans la version distribuée en Chine) ou la suite de Top Gun, attendue l’an prochain, dont la bande-annonce a d’ores et déjà affiché des modifications pro-Chine par rapport au premier volet. Le reportage propose également un entretien avec le chercheur en sciences politiques Stanley Rosen, spécialiste de la Chine au sein de la University of Southern California :

Bien que puisant dans les mêmes ressources, le rapport du Pen Club est plus alarmiste sur les conséquences, en matière de créativité et de liberté d’expression, d’une telle dépendance vis-à-vis de la Chine. Ainsi, alors qu’on pourrait croire que cette relation ne touche que les “gros films”, Rosen prévient dans le rapport : “la Chine fera attention à tout ce qui la concerne de près ou de loin. Ne pensez pas que si vous produisez quelque chose sans viser le marché chinois, par exemple un film indépendant pour un marché limité, que la Chine ne le remarquera pas et que cela ne pourra pas nuire à votre blockbuster. Ce sera le cas”. Comprendre : si Disney produisait via une de ses filiales spécialisées en films d’art et d’essai (par exemple Searchlight Picture) un film trop critique envers Pékin, cela pourrait avoir des conséquences sur la distribution en Chine d’un futur Pixar ou Marvel (ces deux studios appartenant à Disney).

Lâcheté collective à Hollywood

Comme le précise le rapport, aucun document officiel n’écrit noir sur blanc les limites à ne pas franchir, ou les sujets à ne pas évoquer dans les films, même si certains tabous sont connus : hors de question d’évoquer le Tibet ou Taiwan par exemple, ou même d’avoir des romances LGBTQI+. Et quand il ne s’agit pas de censure stricto-sensu, les studios hollywoodiens peuvent, pour augmenter leurs chances d’être acceptés sur le marché chinois, modifier les scénarios des films pour y inclure –parfois au forceps et en dépit de tout bon sens narratif– des personnages chinois. 

Pour Michael Berry, directeur du Centre des Etudes Chinoises à l’université UCLA cité dans le rapport, ces efforts des studios pour équilibrer les désirs des censeurs et du public étranger via une co-production est comparable à “un dîner entre amis où l’un serait végétarien, l’autre intolérant aux épices, l’autres allergique au poisson…à la fin, vous obtenez un repas fade”.

Plus encore que l’hypocrisie d’un Disney engagé à domicile mais pleutre face à la Chine, le rapport se lamente d’une frilosité collective à Hollywood- bon nombre d’interventions récoltées par le PEN Club sont d’ailleurs anonymes, par peur de représailles. L’un des rares professionnel de premier plan à s’exprimer régulièrement sur le sujet est le réalisateur Judd Apatow, qui écrivait en septembre sur Twitter :

 “la Chine a des camps de concentration avec jusqu’à 2 millions de personnes et tellement peu de gens osent le mentionner que cela fait l’actu quand j’en parle. Est-ce que tout le monde ne devrait pas en parler ? Rien qu’en tant qu’être humain, ça ne vous mine pas de savoir que cela est en train de se passer ? Renseignez vous, faites des recherches”.

Crever l’abcès 

Ce manque de courage peut s’expliquer par la crainte d’être accusé de racisme anti-asiatique, et ce alors que la Chine a été pointée du doigt pour sa gestion de la crise du Coronavirus et que de nombreux discours haineux (Trump en tête) ont alimenté un ressentiment sinophobe. Dans sa conclusion, le rapport du PEN Club explique qu’un besoin de transparence est nécessaire pour crever l’abcès : “l’industrie devrait lever le rideau, assumer les dilemmes auxquels elle est confrontée, et reconnaître honnêtement ces pressions de façon à permettre aux responsables politiques, militants de la liberté d’expression et spectateurs d’être clairement informés”

Après un mandat de Trump marqué par une hostilité claire envers Pékin, l’arrivée de Joe Biden à la Maison Blanche sera-t-elle à même d’assainir les rapports entre Hollywood et la Chine ? Quoi qu’il arrive, on aurait tort de penser le débat circonscrit aux Etats-Unis. Côté français, dans quelques mois, le tournage du prochain Astérix réalisé par Guillaumet Canet devrait démarrer après avoir été reporté pour cause de crise sanitaire. Intitulé Astérix et Obélix : l’empire du milieu, cette co-production franco-chinoise au budget de 59,5 millions d’euros selon Variety aura plusieurs séquences tournées en Chine, avec l’assentiment des autorités locales. Gageons que les spectateurs liront avec attention les remerciements au générique de fin à la sortie du film 😏


MISE A JOUR 22/04/2021

En décembre 2020, l’acteur Gilles Lellouche, futur Obélix dans le film de Guillaume Canet, avait annoncé à L’Obs que le film ne se tournera pas en Chine ni en co-production avec des capitaux chinois, “pour plusieurs raisons, politiques surtout”. En avril 2021, le Journal du Dimanche précisait : “l’idée de tourner en Chine a été abandonnée, pour des raisons tant sanitaires qu’économiques, faute d’investisseurs locaux”. Le producteur Alain Attal, plus diplomatique que Lellouche, déclarait à l’hebdomadaire : “Disons qu’avec notre film de superhéros français, on ne les a pas convaincus du bien-fondé de faire cohabiter l’épique et la comédie”. Le scénario du film était passé devant le bureau de censure, comme chaque production internationale en Chine. Astérix et Obélix : L’Empire du Milieu sera intégralement tourné en France -en studio comme en décors naturels dans le Puy-de-Dôme, à l’exception de séquences au Maroc “pour des scènes de désert et d’oasis”.

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