L’actrice Cate Blanchett dans Mean Tweets, en 2014 – capture YouTube

“Mean Tweets” : fallait-il exploiter la haine en ligne pour en rire ?

Filmer des célébrités lisant un tweet insultant à leur égard, au nom de l’autodérision : huit ans après sa création, le format “Mean Tweets” interroge. Ce segment “culte” de la télévision américaine, qui fut adapté en France, est-il le reflet d’une lointaine époque sur Twitter, avec plus de légèreté et moins de susceptibilité ambiante ? Ou, au contraire, a-t-il contribué à banaliser la violence sur les réseaux sociaux ?

Le 4 novembre dernier, au lendemain de l’élection présidentielle américaine, l’émission Jimmy Kimmel Live ! proposait sur la chaîne ABC un de ses segments récurrents, véritable succès viral depuis plus de huit ans. Baptisé Mean Tweets (“tweets méchants”), ce format consiste à filmer des célébrités lisant à haute voix un tweet insultant proféré par un quidam à leur égard puis leur réaction, qui peut aller du choc silencieux au rire gêné, en passant par la réplique courroucée. Le tout sur fond d’un tube de REM, le bien nommé Everybody Hurts (“tout le monde souffre”). Ce format s’était fait plutôt rare dans l’émission en 2020 : on ne sait si la crise sanitaire qui a bouleversé la production en est l’unique raison, ou si son aspect “daté” a joué. 

Actualité oblige, le Mean Tweets de novembre dernier était consacré au monde politique états-unien : de Bernie Sanders à Ted Cruz en passant par Nancy Pelosi, John Kerry et Mike Bloomberg, de nombreux responsables et élus, républicains comme démocrates, s’étaient ainsi prêté au “jeu” :

Sur YouTube, la vidéo du 4 novembre est ainsi décrite:

“alors que la Présidence et même la Démocratie sont en jeu, une chose est certaine : Internet est affreux et tout ça est de sa faute. Les réseaux sociaux tentent de tous nous tuer”.

Parmi les tweets rageurs lus dans cet épisode, l’un d’eux -destiné à l’élu démocrate Adam Schiff- est signé @realDonaldTrump, soit le compte officiel du 45e président américain au plus de 88 millions d’abonnés à l’heure actuelle. 

Si l’inclusion du twitto compulsif de la Maison Blanche relève ici du clin d’oeil humoristique, elle symbolise l’un des principaux changements dans l’écosystème politico-médiatique survenu depuis la création de Mean Tweets en 2012 : un troll connu pour sa logorrhée agressive sur Twitter a été élu à la tête de la première puissance mondiale. Et ce qui a longtemps été pris pour du “mauvais esprit” divertissant est désormais considéré comme de la haine en ligne aux conséquences désastreuses.

Un mode d’emploi pour harceler

Vu de 2020, le format suscite forcément l’interrogation : Mean Tweets est-il la relique d’un Twitter fantasmé baignant dans l’autodérision avant de perdre sa légèreté par l’afflux de nouveaux utilisateurs toujours plus susceptibles ? Ou, au contraire, ce format initialement ironique a-t-il banalisé la haine sur les réseaux sociaux, en faisant de l’agressivité en ligne un ressort comique d’une émission tout public accessible dans le monde entier ? Devant ce dilemme façon “l’œuf ou la poule”, nous avons exploré les 45 épisodes de Mean Tweets, qui totalisent désormais plus de 118 millions de vues. Un retour en arrière s’impose.

Le 22 mars 2012, pour fêter le 6e anniversaire de Twitter, Jimmy Kimmel propose une pastille intitulée “Celebrities read mean tweets” (“des célébrités lisent des tweets méchants”). Sa présentation par l’animateur sonne presque comme un mode d’emploi pour harceler :

“L’une des choses les plus intéressantes de Twitter, c’est qu’il connecte directement les célébrités à leurs fans, et vice versa. Beaucoup de célébrités gèrent elles-mêmes leur compte, ce qui veut dire que vous pouvez leur envoyer un message quand vous voulez et que, sauf dans le cas de quelqu’un comme Justin Bieber qui a 18 millions d’abonnés [il en a désormais 113,3 millions, ndlr], elles le liront probablement. Votre message débarque directement sur leur ordinateur ou dans leur poche, pour le meilleur comme pour le pire.”

Ce sont des vrais tweets, envoyés et dirigés contre les gens que vous allez voir”, prévenait Kimmel avant de lancer le segment préenregistré – les stars participantes ne sont pas filmées en plateau mais au préalable, dans un espace dédié :

Parmi les stars volontaires pour ce segment inaugural vu près de 60 millions de fois sur YouTube, on trouve les comédiens Joel McHale, David Cross, Jason Bateman, Louis CK et Anna Faris, entre autres. Ce qui frappe le plus à la redécouverte, huit ans plus tard, de cette vidéo comme de celles qui suivront, c’est la violence gratuite et premier degré, tout sauf drôle, qui émane de la grande majorité des tweets lus. 

“Kristen Bell est tellement moche, putain. Bien trop moche pour jouer Blanche Neige dans Blanche Neige et le chasseur”, lit ainsi l’actrice de la série The Good Place (alors que c’est l’actrice Kristen Stewart qui incarnait le rôle en question dans le film sorti quelques mois plus tard : peut-être que cette confusion était alors censée être amusante). Ou encore ce message adressé à l’acteur Andy Dick : “à quand mon tour de frapper Andy Dick tellement fort qu’il en chiera ses os ?”. Le segment s’achève par un Will Ferrell lisant “Will Ferrell est un putain d’idiot”, pantalon baissé et assis sur des toilettes, avant qu’un générique final n’affiche “Merci pour six années géniales…connards !”

Un format adoubé par Obama

Entre le sarcasme final, la désacralisation des stars s’abaissant au niveau de la foule rageuse et la pauvreté générale des tweets sélectionnés, ce premier numéro dénonce clairement la toxicité de Twitter, deux ans avant le GamerGate, et quatre avant l’élection d’un troll réactionnaire à la Maison Blanche.

La dénonciation est-elle pour autant soluble dans la répétition opportuniste ? Montrer des stars en train de lire ces tweets méchants et gratuits à la TV peut être une façon de dénoncer la vacuité et la toxicité de Twitter mais le rendre récurrent et en faire un rendez-vous, devient, pour le moins, putassier et hypocrite.

Face au succès viral de cette pastille, le late show de Jimmy Kimmel ne résiste pas à la tentation de revisiter le format quelques mois plus tard. Le 25 juillet 2012, Zooey Deschanel, Matt Le Blanc, Kristen Stewart, et James Van Der Beek passent à la casserole, la plupart moqués pour leur physique.

En cédant à la tentation de renouveler l’expérience pour capitaliser sur de bonnes audiences, la critique pertinente de Twitter que l’ont pouvait voir dans le premier exercice Mean Tweets s’est transformée en exploitation cynique du torrent de boue déversé quotidiennement sur Twitter. Et en guise d’introduction de ce deuxième segment durant lequel les insultes lues par les stars sont ponctuées des rires du public, Kimmel ose même :

“Certains écrivent des choses extrêmement méchantes à des célébrités sans même penser au fait que ce sont aussi des êtres humains, donc ce soir je veux vous donner l’opportunité d’y réfléchir”

Après deux Mean Tweets en 2012, le rythme progresse (5 épisodes en 2013 et 2014, puis 7 annuels de 2015 à 2018) avant de décroître avec 3 épisodes en 2019 et 2020 (dont un best of durant cette dernière année, Covid oblige). Le format s’est décliné en éditions consacrées à une discipline (musique, cinéma, sport) et a véritablement acquis une renommée mondiale en 2015 avec la participation de Barack Obama, durant son deuxième mandat. Succès viral, cette vidéo sera classée dans le top 10 de l’année 2015 sur YouTube, hors clips :

Barack Obama renouvellera l’expérience fin octobre 2016, soit juste avant l’élection alors promise à une certaine Hillary Clinton. Réagissant à un tweet rageur du candidat Donald Trump –“On se souviendra d’Obama comme l’un des pire présidents de l’histoire des Etats Unis !”– Obama avait rétorqué : “Au moins, on se souviendra de moi comme président” . Cette réplique, symbole du déni total quant à la probabilité que Trump puisse l’emporter quelques jours plus tard, a plutôt mal vieilli.

Confusion entre critique et injure

Pour Obama comme pour les autres stars, apparaître dans Mean Tweets est un coup de communication qui consolide un côté “cool” et adepte de l’autodérision – du moins dans la limite du bon vouloir de leur entourage professionnel. En 2013, Kimmel déclarait au New York Times :

“C’est toujours un moment délicat quand on remet aux célébrités la liste de méchancetés écrites sur eux. Ce qui est drôle, c’est que certains agents de stars nous disent “non, on ne va pas faire ça, je ne vais pas montrer cette liste à mon client”, alors que d’autres nous disent “vous n’avez rien de plus méchant ?”, et la réponse est toujours “oh oui, il y a plus méchant si vous voulez”

Le problème de Mean Tweets réside dans la sélection des tweets, extrêmement inégale. Le show entretient une confusion permanente entre propos haineux (dénigrement physique, menaces, insultes) et propos critiquant l’œuvre d’une célébrité. Les premiers sont un fléau qui concerne tous les internautes, alors que les seconds sont légitimes et garantis par la liberté d’expression.

Le 3e volet de Mean Tweets, publié en janvier 2013 et visible ci-dessus, permet de différencier les deux. L’actrice du film Allo Maman, ici bobo y déclare “Kirstie Alley est une vieille pute. Voilà, c’est dit”. Puis la comédienne de Sept à la maison s’abaisse à lire “Mon orthodontiste asiatique dit que Jessica Biel a des dents de cheval”. Du pur sexisme, alors que le tweet choisi pour une pop star plus jeune relève en revanche de la raillerie esthétique sur son travail : “Selena Gomez passe à la radio en ce moment. Y’a pas un volume plus bas que «sourdine» ?”.

Si les gros mots sont bipés et floutés -ABC est soumis à des règles plus strictes qu’une chaîne payante type HBO-, ces précautions ne masquent pas la violence des tweets déclamés au fil des saisons, parmi lesquels on peut citer “Kesha est une pute à crack” (octobre 2013), “Sophia Vergara parle comme si elle avait une bite dans la bouche, je déteste l’entendre” (mai 2014), “Gwyneth Paltrow, sale pute dégueulasse à tête de gros piaf, ferme bien ta gueule” (novembre 2014), “Elizabeth Banks est une pute” (décembre 2015), “Emily Blunt a une jolie bouche…J’aimerais faire caca dedans” (février 2016), “je parie que quand Jennifer Lawrence branle des bites, elle le fait sans enthousiasme” (septembre 2017), ou encore “Miley Cyrus est une pute pirate qui schlingue” et “Pink vieillit plutôt bien pour une truie” (octobre 2019 pour les deux derniers).

Un spot contre le cyber-harcèlement

La compilation hors contexte de tweets sélectionnés au cours d’une longue période noircit quelque peu le tableau et ne doit pas faire oublier certaines saillies moins insultantes et plus fines, comme ici, le tweet adressé au groupe britannique Mumfords and Sons en février 2016:J’adore comment la musique arrive à vous transporter. Genre là ils passent le groupe Mumford & Sons dans ce restaurant, donc je vais aller dans un autre restaurant“.

On peine toutefois à comprendre comment certains ont été jugés dignes d’être lus à l’antenne durant une séquence à vocation humoristique, à l’image de ce tweet concernant un basketteur des Celtics de Boston, en juin 2014 : “Va te faire foutre Kris Humphries. T’es pathétique ! Sérieusement, suicide-toi s’il te plaît. Bisous”

Ce risque de la banalisation de la haine en ligne n’a pas échappé à l’organisation caritative Canadian Safe School Network. En 2015, elle lance une campagne efficace, en recyclant le format de Jimmy Kimmel via la vidéo Kids read Mean Tweets visible ci-dessus. On y voit des jeunes lire le genre de messages violents que peuvent s’échanger des collégiens, et qui poussent chaque année de nombreux jeunes au suicide. Le président de la structure explique :

“Nous voulions utiliser ce modèle car, dans un sens, le message des Mean Tweets est que le cyberharcèlement est tolérable, voire drôle. Mais les célébrités adultes ont une maturité et une confiance pour surmonter ces mots douloureux que n’ont pas les enfants”

Un financement participatif est alors lancé pour payer une campagne nationale de diffusion TV du spot, sans succès

Médias conquis, format repris

Il faut dire que ce spot réussi, bien que relayé dans plusieurs sites d’actu, ne bénéficiera pas d’une couverture médiatique aussi large et bienveillante que celle reçue par Mean Tweets depuis son lancement. Pour les médias en ligne, ce format est une bénédiction, à la manière des autres formats cultes de la télévision américaine comme le Carpool Karaoke de James Corden: un article sur chaque nouvel épisode ne nécessite pas un temps de rédaction très long (intégration de la vidéo, énumération des stars concernés et citations de quelques tweets).

De l’audience facile, qui s’accompagne de louanges dans les médias. La presse française n’est pas en reste, y compris des sites féminins ou engagés : “un concept hilarant” (Cheek Magazine, 2014), “(…) avec humour dans un esprit bon enfant” (Marie Claire, 2016), “Notre segment préféré du talk-show de l’Américain Jimmy Kimmel est de retour” (Les Inrocks, 2016), “[les célébrités] font aussi relativiser sur les messages désagréables que l’on peut recevoir au cours de sa vie” (madmoiZelle, 2017), “Tous et toutes ont assez de recul et de second degré pour le prendre à la rigolade” (Grazia, 2017).

Le succès mondial de Mean Tweets inspirera même plusieurs déclinaisons locales, notamment en France le temps d’une émission du service public largement oubliée depuis : Un soir à la Tour Eiffel, diffusé sur France 2 entre 2014 et 2015. Animé par Alessandra Sublet, qui trouve le format “dément” et estime que “ça fait vachement de bien de faire ça”, cette resucée française (baptisée Very Bad Tweets) avait notamment pris pour cible Carla Bruni, Josiane Balasko, Audrey Pulvar, JoeyStarr, Sophie Davant, Cyril Hanouna, Gérard Jugnot, Michel Boujenah, etc. 

En novembre 2014, Roselyne Bachelot (ex-ministre de la santé et future Grosse Tête puis ministre de la culture) s’était ainsi pliée au jeu, et avait lu à l’antenne le tweet suivant : “Est-ce que quelqu’un veut se dévouer pour relooker Roselyne Bachelot ? Elle vire un peu vieille poule décatie…”, sous les rires de l’assistance.

“Dispositifs sadiques”

Faire porter à Mean Tweets et ses divers ersatz la responsabilité des maux accablant Twitter serait injuste et disproportionné. Il n’empêche que Twitter peut remercier Jimmy Kimmel et ses équipes : depuis huit ans, la plateforme a bénéficié d’une pub régulière à l’antenne, qui plus en montrant ses utilisateurs les plus célèbres. 

Bien que ridicule comparé à celui de Facebook, le nombre d’utilisateurs de Twitter augmente régulièrement – on dénombrait plus de 330 millions d’utilisateurs mensuels en 2019. Le coup de projecteur de Mean Tweets, dépeignant Twitter comme un endroit “décalé” fréquenté par les stars, a popularisé ce service tout en montrant qu’on pouvait faire rire la galerie à coups de saillies fielleuses. 

Dans la conclusion de son ouvrage La méchanceté en actes à l’ère numérique, le sémiologue François Jost, qui lie justement le médium télévisuel à Internet, écrit :

“On n’a pas attendu les médias pour désigner des boucs émissaires, pour humilier par du bizutage, pour stigmatiser un individu considéré comme déviant. Ce qu’a changé le glissement du vécu au vu instauré par le spectacle télévisuel, c’est que le malheur des autres est devenu le bonheur des spectateurs visés par les programmes et que les producteurs ont donc été encouragés à fabriquer des dispositifs sadiques. Ce qu’a changé Internet, c’est que chacun peut être le point de départ d’un bashing et que, à l’heure de la convergence, tout média peut participer à ce mouvement de destruction massive de sa cible”.

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