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Les Français désormais majoritairement inquiets face aux nouvelles techno

Un sondage IFOP* sorti en décembre révèle qu’une majorité de Français se disent inquiets de la technologie. C’est 15 points de plus qu’en 2019 et 18 de plus qu’en 2018. Un tournant.

Ainsi, pour la première fois en 3 ans, les Françaises et Français sont désormais une majorité (56%) à se dire inquiets face à la technologie.

Au-delà de l’inquiétude autour de la 5G et des ses effets éventuels sur la santé, la peur grandissante des nouvelles technologies marque la fin d’une certaine vision de celle-ci comme source de progrès dans tous les domaines de nos vies. Désormais, elle est plutôt perçue comme une menace sur la santé, l’environnement et le travail.

15 % se disent très inquiets et 41 % assez inquiets, une défiance en progression de 18 points par rapport à 2018.

Etude IFOP – Le regard des Français sur les nouvelles technologies à l’heure des débats autour de la 5G – novembre 2020

Tous les Français concernés

Les critères sociologiques, démographiques ou géographiques ne sont pas déterminants pour faire pencher la balance dans un sens ou dans l’autre. Tous les Français sont concernés.

On n’observe pas de fracture ville / campagne : 58 % des interrogés sont inquiets en région parisienne, 56 % dans le reste de la France, 57 % dans les communautés rurales, 56 % dans les communautés urbaines. 

De même, lorsque l’on se penche sur le profil politique des personnes interrogées, le sentiment est assez partagé par tous les types d’électeurs : 62 % se revendiquant du Rassemblement National sont inquiets, 58 % des Europe Ecologie Les Verts, 58 % des Républicains. Seuls les électeurs de La République En Marche sont significativement moins inquiets (34 %).

Enfin, la catégorie socioprofessionnelle n’est pas non plus vraiment déterminante même si on note 10% d’écart : environ 50 % des cadres et professions intermédiaires se disent inquiets contre 60 % des ouvriers et employés. 

Etude IFOP – Le regard des Français sur les nouvelles technologies à l’heure des débats autour de la 5G – novembre 2020

Le sentiment de défiance est assez largement partagé par toutes les catégories de la population quelque soit leurs styles de vie et leurs aspirations.

La fin d’une ère

Rappelons-nous de la première pub d’Apple en 1984 pour la sortie du Macintosh. Une pioche jetée sur un écran de télévision venait briser le risque de voir se développer le cauchemar orwellien d’un totalitarisme. En donnant du pouvoir aux individus grâce au développement de l’ordinateur personnel, Apple nous libérait du risque de l’oppression et de la tyrannie en nous offrant un outil pour exercer un contre pouvoir efficace en ayant accès à l’information partout, tout le temps.

Cette vision s’est longtemps imposée comme ligne fondatrice des géants de la technologie. Ils portaient en eux une certaine vision humaniste et un idéal d’émancipation par la technologie comme Google qui, jusqu’à récemment, avait fait du slogan don’t be evil (ne soyez pas mauvais) une règle d’or de son code de conduite.

Le début d’une autre ère plus sombre et dystopique

Mais cette image a perdu de son éclat avec, entre autres :

Désormais, les Français ne sont plus que 45 % à voir un effet positif de la technologie sur leur santé ; c’est une perte de 25 points en 10 ans ! Il ne sont plus que 40 % à considérer qu’elle a un effet positif sur le travail et seulement 25 % sur l’alimentation (-21 points en 10 ans).

La technologie semble aussi bien incapable de répondre au défi de l’urgence climatique. Pire, elle est perçue comme une menace forte puisque seulement 21 % des Français pensent qu’elle a plutôt des effets favorables sur l’environnement (-28 points en 10 ans).

Si les chiffres de l’inquiétude et de la défiance face à la technologie s’envolent cette année, difficile de ne pas faire le lien avec la pandémie et l’augmentation inquiétante des “fake news” et théories complotistes, notamment concernant la 5G ou les vaccins contre le Covid-19.

Manque d’informations et de concertations

Ce rejet croissant peut s’expliquer également par un sentiment de manque de compréhension et d’accompagnement sur des sujets de plus en plus complexes (valable également pour expliquer la prolifération des fausses informations). Le sondage révèle que seulement 33 % des Français estiment être suffisamment informés sur le sujet de la technologie, un chiffre qui n’a pas bougé depuis 2001. 

L’exemple de l’intelligence artificielle est assez marquant. Si 60 % des Français déclarent nourrir des craintes envers l’IA, ils sont 66 % à trouver que le sujet n’a jamais été évoqué sur leur lieu de travail d’après un sondage Odoxa réalisé en mars 2019. Preuve que cette peur est surtout liée à des appréhensions, sûrement légitimes, mais pas à une confrontation concrète aux problèmes posés par l’IA au quotidien.

Cette défiance s’explique également par un manque de concertation publique dans les choix stratégiques technologiques. 77 % des Français souhaiteraient être plus impliqués dans des décisions sur des choix technologiques controversés alors que 3/4 estiment que le gouvernement n’informe pas suffisamment sur leurs conséquences. 

Si l’on prend l’exemple de la 5G, Lille a été une des seules grandes villes à faire le choix d’un moratoire pour discuter de l’implantation de la 5G sur son territoire, décision que le secrétaire d’Etat au numérique Cédric O avait qualifié de tartufferie incompréhensible 👀 Notons tout de même que ces initiatives sont plus ou moins inutiles puisque le Conseil d’Etat est venu préciser dans une décision rendue en 2011 que les maires sont incompétents sur les questions du déploiement de la téléphonie mobile : “seules les autorités de l’Etat désignées par la loi sont compétentes pour réglementer de façon générale l’implantation des antennes relais de téléphonie mobile”. Ces manques de communication et de concertation viennent nourrir le sentiment d’un déploiement top down à marche forcée de la 5G (et des technologies en général) sans prendre le temps d’écouter les inquiétudes des collectivités locales. Tout cela vient renforcer l’incompréhension, le rejet et la peur des citoyens.

Enfin, notons que la défiance des Français à l’égard des institutions politiques a atteint un niveau inédit depuis 10 ans en 2019, on peut penser que le rejet actuel des technologies est aussi le symbole d’une crise de confiance envers un système politique qui a choisi d’incarner ces révolutions technologiques et d’en faire un agenda politique.

Moins technophiles que les autres européens mais pas technophobes

Un récent sondage IPSOS** s’intéressant à la perception de la 5G à l’échelle européenne stipule que 54 % des Européens ont une opinion positive de la 5G et seulement 10 % en ont une opinion négative (36 % des interrogés restant neutres). Le ratio opinion positive/négative en France est un des plus faibles d’Europe (autour de 3) contre 6 pour l’Allemagne, 8 pour la Suède ou 15 pour l’Espagne (plus le chiffre est haut, plus la 5G est acceptée dans le pays).

Etude Ipsos – What is your current opinion about 5G ? – octobre 2020

Cela fait-il de la France un pays technophobe ? Difficile de penser que la nation qui a conçu le concorde, le Minitel ou le TGV soit devenue soudainement si frileuse à accepter de nouvelles technologies.

Surtout, le sondage IFOP nous apprend aussi que 61 % des Français estiment toujours que le progrès technologique est synonyme de progrès pour l’humanité, même si cette part de la population a perdu 5 points depuis 2018. Ils sont, par ailleurs, 55% à se déclarer attirés par les produits comportant une innovation technologique et 75 % à se dire toujours intéressés par la technologie.

Alors que les nouvelles techno font de plus en plus partie de notre quotidien et que le secteur est florissant, ces chiffres en berne ne sont finalement peut-être que le signe d’une maturité collective sur ces sujets (on est passé de la fascination à l’ère critique) et surtout la conséquence d’une accélération en marche : celle de la post-vérité et de la surveillance de masse. Comme l’écrit Gilles Babinet : “Force est d’admettre que les années 2010 expriment cette orientation [de la technologie] d’une façon radicalement opposée à celle du monde pacifique et légèrement libertaire qu’avaient imaginé les pères fondateurs de l’Internet“.


*L’Institut de sondage IFOP a interrogé entre le 15 et 20 octobre 2020 un peu plus de 1000 Français autour de leur sentiment face à la technologie.

**Plus de 7000 personnes interrogées en Europe.

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