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La BBC sous les feux croisés de la “cancel culture”

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A l’occasion d’une conférence tenue lors de la remise du prix Italia, la directrice de l’information de la BBC s’est inquiétée de l’impact des “guerres culturelles en ligne” sur les productions et les positionnements des rédactions. Un regard intéressant et nuancé.

Prendre en compte un mouvement culturel de fond sans s’en faire le porte-parole, tel est le défi auquel est confrontée la BBC, a expliqué Fran Unsworth, et d’ajouter :

“Si nous n’analysons pas les dangers que ces enjeux culturels posent aux chaînes de service public, nous courons un grand risque”.

Même si “des groupes d’intérêt minoritaires ont toujours tenté d’infléchir les productions de la BBC pour qu’elles reflètent leurs agendas”, ces groupes sont plus nombreux que jamais et ils sont aussi mieux organisés et beaucoup plus visibles grâce aux réseaux sociaux, affirme Unsworth. Selon elle, ils apparaissent aussi “plus habiles à capter l’esprit de l’époque et ses tendances de fond”.

S’ancrer dans la réalité sans se laisser influencer

En gros, la directrice de l’information de la BBC, essaie de pointer l’enjeu pour sa rédaction – et pour les médias en général, si l’ont extrapole un peu – :

“Le problème pour nous tous ici est de réaliser combien la ligne est étroite entre la résistance à la pression pour maintenir notre indépendance et le risque de passer à côté des changements du monde.”

D’un côté, il est donc essentiel, pour Fran Unsworth, d’être à l’écoute de la société, de ses changements, et de ses radicalités : “Si  notre pratique du journalisme n’est pas solidement ancrée dans cette réalité, nous échouerons à reconnaître que notre audience ou notre lectorat porte des pensées ou des griefs bien réels contre le monde, et auxquels il souhaite que l’on réfléchisse.”

De l’autre, la journaliste rappelle combien il est important pour son métier de prendre du recul et de garder son indépendance, son libre arbitre : “Nous devons décider pour nous-mêmes ce qui est juste (…) au milieu de tous ces remous, nous devons continuer à penser clairement. Nous devons parler à chacun et ne pas nous laisser emporter par les têtes brûlées des médias sociaux”. Pour elle, l’enjeu n’est pas circonscrit aux médias et concerne toute la société.

Elle met également en garde contre certains dangers de l’époque : “Nous nous devons aussi reconnaître le danger provoqué par la montée de ces groupes d’intérêt qui pourraient rejeter les points de vue qui ne sont pas les leurs.” Et Unsworth de citer le cas de Bari Weiss qui claqué la porte du New York Times en juillet dernier, en dénonçant la censure au sein de sa rédaction et en déplorant que Twitter “dictait désormais la ligne éditoriale du média“.

Un climat tendu et hostile

Unsworth est également revenue sur la récente polémique autour des BBC Proms (série de concerts annuels organisés au Royal Albert Hall) : le groupe audiovisuel public britannique avait initialement annoncé que les deux hymnes patriotiques Rule Britannia ! et Land of Hope and Glory ne seraient pas chanté, pour tenir compte des débats suscités par le mouvement Black Lives Matter. Mais après que le “débat’ soit porté et instrumentalisé jusqu’au plus haut sommet de l’Etat, la BBC avait fait marche arrière.

Elle a aussi pointé du doigt le fait qu’il était de plus en plus diffcile de mener une “discussion civilisée” et a condamné les insultes envoyées à plusieurs journalistes de la BBC, en prenant pour exemple cette reporter spécialiste de la désinformation, Marianna Spring, qui a récemment montré un “top dix” des messages peu amènes qu’elle avait reçus ces derniers temps :

Voilà qui fait écho à un sondage publié par la rédactrice en chef de Newsquest’s Oxfordshire, Samantha Harman, selon lequel plus de 80 % des journalistes régionaux considèrent que le harcèlement en ligne a “significativement empiré” depuis le début de leur carrière – beaucoup précisant qu’ils ont fait face consécutivement à de l’anxiété ou de la dépression. Près de 89 % des sondés ont reçu des insultes sur Facebook, 80 % sur leurs propres sites et 67 % sur Twitter.

Quelles solutions ?

Comment alors, continuer à exercer correctement le métier de journaliste dans un tel contexte de débats ultra-polarisés, de polémiques enflammées et parfois destructrices, et d’affrontements en ligne ? La directrice de l’information de la BBC insiste sur le fait que c’est aux rédactions de décider de leur ligne éditoriale et du langage à employer de façon claire, calme et réfléchie, plutôt que de donner trop de poids aux minorités qui font le plus de bruit.

Elle préconise également que les rédactions puissent réagir rapidement et avec responsabilité pour expliquer leurs décisions éditoriales, tant en interne qu’à leur audience, lorsque celles-ci sont questionnées. C’est pour elle le meilleur moyen de calmer la pression des réseaux sociaux et de la “cancel culture”, et de se prémunir contre des attaques injustes concernant leurs bonne foi. Et de conclure :

“Plus que tout, nous avons besoin de rédacteurs en chef capables de représenter et défendre un large panel d’opinions, y compris celles qui ne correspondent pas aux chemins de pensées qu’ils ont toujours eu l’habitude de suivre”.

En un mot : ne pas céder à la pression des réseaux sociaux, garder son sang froid, ainsi que son indépendance éditoriale, assumer ses décisions et être capable de les défendre publiquement, tout en restant ouverts d’esprit et particulièrement vigilants aux évolutions de nos sociétés et des mentalités. Comment ne pas adhérer ?!

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