Captures d’écran Instagram

Instagram est-il un safe space pour le militantisme ?

Si le militantisme en ligne s’est développé sur Twitter, les blogs ou les forums, c’est sur Instagram qu’il vit actuellement sa plus belle vie. Le réseau social est devenu le haut lieu d’éducation politique des masses dans un climat qui semble – du moins en apparence – plus propice et moins toxique. Comment les fonctionnalités d’Instagram sont utilisées par les militant(e)s progressistes en ligne ? Instagram est-il un safe space pour ces activités ?

Les comptes féministes, anti-racistes, intersectionnels ou transactivistes fleurissent sur Insta où ils bénéficient d’un environnement a priori plus protecteur que sur Twitter. Les trolls y sont un peu moins présents et les modalités différentes de viralité évitent quelques-uns des désagréments du réseau à l’oiseau bleu. Ce serait presque un “safe space”, si la chasse à la pureté militante ne rendait l’ambiance détestable par moment.

Le #MeToo français, #BalanceTonPorc, débuté un jour d’octobre 2017 sur Twitter, a finalement migré sur Instagram. “Balance Ton” est devenu une “franchise Instagram”, où chaque secteur d’activité ou presque est représenté. Balance Ton Agency, Balance Ta Rédaction, Balance Ton Tatoueur, Balance Ton Stage, Balance Ta Start-Up, Balance Ta Maison de Couture, Balance Ton Sport, Balance Ton Psy… Sur Insta, tous les comportements “problématiques” sont dénoncés à longueur de journée et si quelqu’un n’a pas bien saisi le problème, il y aura forcément un compte pour lui expliquer.

Les comptes militants influents sont légion, dépassant parfois les 100.000 followers. Il est impossible d’être exhaustif mais citons à titre d’illustration: Decolonisons nous (célèbre pour avoir outé la blackface des employés du Slip Français), Préparez vous pour la bagarre, Histoires crépues, T’as joui, Tétons Marrons, memespourcoolkidsfeministes, Dis bonjour la pute, T’as pensé à, Sorcière ta mère, Mais non c’est pas raciste, Paye ta psychophobie, Stop grossophobie, Cookie féministe, Paye ta shneck, Sans blanc de rien, Without Patriarchy. Souvent critiqué pour son injonction à la perfection, Instagram est, au contraire, devenu le lieu de convergence de toutes les différences, assumées, revendiquées et politisées.

Instagram a rafraîchi le militantisme en ligne, ajoutant de la couleur et une forme accessible et agréable à un message souvent très pesant. On y parle culture du viol, LGBTophobie, privilège blanc, validisme, inceste, décolonialisme, transphobie ou neuro-atypisme mais on n’oublie pas qu’on est sur un réseau visuel. Où la forme compte autant que le fond.

Réel du compte Instagram @olympereve (14,5k abonnés)

Le militantisme en ligne est bavard. Les théories s’y font et s’y défont, la déconstruction du jour déconstruit la déconstruction d’hier. Instagram pourrait être un obstacle à cette sous-culture verbeuse. Bien au contraire : les militants ont inventé une infinité de formes permettant de détailler leurs prolifiques pensées. Les stories en images/videos/textes sont désormais un moyen ordinaire pour développer sa pensée en longueur, en intégrant au fil de l’eau des commentaires de followers à coup de screens de DM. Développé à l’origine pour partager des contenus éphémères et périssables, les stories sont devenues un format premium, souvent archivées sur le compte

D’autres formats sont nés des contraintes techniques imposées par Instagram : c’est ainsi qu’une bonne partie de la littérature féministe contemporaine se retrouve dans des “portfolios” bigarrés, innovation géniale qui a complètement ringardisé les blogs.

Les lives video sont un autre outil brillamment investi par les militants, qui donnent à l’occasion une leçon de choses à leurs followers.

Instagram est un formidable vivier de contenu, qui couvre toutes les niches possibles et imaginables du militantisme woke contemporain. Sur le réseau, il est courant de partager ses lectures militantes au fil de l’eau en publiant des stories vidéos sur tel ou tel passage marquant. Ces vidéos elles-mêmes vont circuler à travers d’autres stories et c’est ainsi que la communauté lit ensemble un même livre (sans d’ailleurs avoir besoin de l’ouvrir).

Certains militants s’investissent tant dans leur compte Instagram que la question d’une rémunération peut légitimement se poser. Donner un cours de féminisme, d’antiracisme ou de transactivisme tous les jours à ses 50.000 followers est un travail comme un autre. Et contrairement aux influenceurs, les militants Insta ne multiplient pas les posts sponsos. Pour avoir osé demander à ses suiveurs de lui payer un nouveau téléphone, la journaliste féministe Dora Moutot a généré une immense shitstorm sur Insta (et Twitter). Marguerite Stern, autre activiste très connue, a défendu son choix, expliquant que “la charge mentale d’un travail militant” méritait salaire.

Marguerite Stern, considérée par de nombreux militants comme une “Terf” (une féministe considérée comme transphobe), est la cible très régulière de cyber-harcèlement sur Instagram. Ce sont là les limites du “safe space” militant que constitue le réseau : la violence verbale y est souvent présente entre militants eux-mêmes, où l’on cancelle les sœurs ou adelphes de lutte comme on pose un like

Les dramas prennent souvent des proportions démesurées. Tay Calenda, photographe de presse très populaire sur Instagram (22,7k abonnés), a également subi les foudres de la pureté militante. Dans un portfolio de clichés pris lors d’une manifestation contre la loi de Sécurité globale, elle a posté une photo d’une personne tenant une pancarte “Vos actions sont tellement sales qu’elles méritent un Onlyfans“. Ce slogan dont elle n’est pas l’autrice, et qu’elle reportait en tant que journaliste, lui a valu un violent procès en putophobie sur Instagram, monté en épingle de stories en stories. 

A chaque comportement problématique son compte Insta dédié. Si le harcèlement entre militants (on parle de “dogpile” quand toute la foule vient jeter sa haine en DM) est monnaie courante, il y est aussi largement dénoncé. Des comptes de réflexion critique sur le harcèlement et les pratiques militantes se sont créés et pensent un Instagram meilleur, dans lequel on cancellerait moins et on s’aimerait plus.

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