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Du LOL au fascisme : la “culture Internet”, coupable idéal ?

Un récent article de The Atlantic estime qu’une certaine tolérance pour l’humour trash sur Internet à la fin des années 2000 a permis l’émergence d’idéologies extrémistes dans le débat public américain. Cette analyse, consécutive à l’élection de Trump en 2017, contient de nombreux angles morts. Lecture critique d’un article qui a beaucoup tourné dans le microcosme journalistique.

«Ce qui semblait divertissant et drôle [sur Internet] a fini par servir de cheval de Troie à des idéologies violentes et suprémacistes qui ont pu être diffusées sans être reconnues». Ce constat est signé Whitney Phillips, auteure spécialiste du numérique et professeure adjointe à l’Université de Syracuse, dans l’état de New York. Il est tiré d’un long article publié fin septembre par le magazine The Atlantic, et en constitue un fidèle résumé. A quelques semaines de l’élection présidentielle outre-Atlantique, le mensuel américain s’est ainsi intéressé, sous la plume de Helen Lewis, aux liens potentiels entre une certaine culture Internet de la fin des années 2000 teintée d’ironie et de dérision, et l’avènement de mouvements extrémistes de droite menaçant la démocratie.

Intitulée The Joke’s on you, qu’on pourrait traduire par L’arroseur arrosé, cette analyse accueillie sur les réseaux sociaux dans un mélange de louanges et de mea culpa repentants, a été présentée sur Twitter de la manière suivante par un rédacteur en chef adjoint du Monde: “Des signes avant-coureurs de la montée des groupes d’extrême droite américains, et plus largement celle de la violence politique actuelle aux Etats-Unis, pouvaient-ils être perçus dans l’ironie, la culture du trolling et les mèmes des années 2010 ?

Si la forme interrogative sous-entend que la réponse est sans doute plus nuancée, une ex-directrice adjointe de la rédaction de l’Express s’est quant à elle faite plus affirmative, synthétisant ainsi l’article : “Comment la culture de la dérision sur internet ne nous a pas permis de voir la radicalisation en cours aka Du LOL aux white supremacists really quick“. À sa décharge, l’article n’offre guère d’alternative à cette vision, comme l’illustre sa conclusion sans appel : “Les conséquences [de la culture Internet] ont ruiné la vie de femmes. Les conséquences ont terrifié des familles à des restaurants et des fidèles dans des synagogues. Les conséquences sont à la Maison Blanche“.

L’ombre de 4chan

Selon The Atlantic, la culture Internet – terme faisant référence à l’emploi fréquent d’ironie, de sarcasme notamment via l’usage de mèmes, contenus massivement partagés et remixés par les Internautes sur les forums et réseaux sociaux- aurait pour berceau le forum anonyme 4chan. Ce lieu d’échange d’images et de propos outranciers, parfois illégaux, plus lulz* que LOL pour résumer en jargon numérique, aurait peu à peu façonné une vision du monde aussi biaisée que dangereuse : “cette culture balayait les politiques progressistes, dont les militants étaient suspectés d’avoir une mentalité victimaire et, pire encore, aucun sens de l’humour. Trop de femmes et de minorités faisaient une fixation sur les politiques identitaires alors que, dans leur optique, être un homme blanc n’était pas une identité mais l’état par défaut de l’humanité. Ne pas s’offenser du sexisme montrait que vous étiez l’un des leurs“.

A plusieurs reprises dans l’article, différents intervenants aux profils universitaires ou journalistiques regrettent d’avoir donné de l’écho, via leurs travaux passés, aux espaces tels 4chan ou encore Reddit (site de partage de liens sur à peu près tous les sujets imaginables) divisé en communautés drainant le pire comme le meilleur en sections commentaires. Cette prise de conscience teintée de remords s’est accrue avec l’élection début 2017 de Donald Trump. L’arrivée à la Maison Blanche d’un troll pas assez pris au sérieux par une majeure partie de l’intelligentsia de gauche “a suscité une poussée d’introspection sur ce que les hipsters du web avaient été vraiment conditionnés à tolérer, et sur le ton complice et complaisant adopté par les médias dans leur couverture de discours haineux ironiques”.

En résumé, l’humour ironico-trash aurait désorienté de nombreux leaders d’opinions : ils auraient compris le second degré initial de cette culture mais sous-estimé la menace cachée derrière le cynisme des communautés en ligne peu à peu gangrenées par de vrais racistes.  Pour appuyer son propos sur ce glissement néfaste, la journaliste ne propose aucune étude chiffrée sur l’évolution des opinions politiques d’adeptes de ces forums ni sur la consommation d’informations des électeurs pro-Trump. En revanche, des cas individuels, allant du terroriste suprémaciste de Christchurch en Nouvelle-Zélande (51 morts dans l’attaque de deux mosquées en mars 2019) au ex-hacker/troll devenu webmaster d’un site néo-nazi sont cités comme autant de preuves validant cette thèse, à l’image des pratiques culturelles de criminels parfois brandies comme arguments définitifs sur le danger des jeux vidéo ou du gangsta rap.

Algorithmes et polarisation 

Si l’article reconnaît que la stratégie du faux-semblant ironique n’a pas attendu Internet pour propager des idéologies extrémistes (exemple du Ku Klux Klan à l’appui), plusieurs angles morts de l’analyse peuvent tout de même être déplorés. A aucun moment n’est ainsi souligné le rôle majeur des plateformes comme Facebook ou YouTube dans la propagation de théories du complot et de discours haineux via l’enfermement de l’internaute dans des bulles de filtres, au gré des recommandations algorithmiques, comme l’a récemment exposé -avec un ton catastrophiste parfois regrettable- le documentaire Derrière nos écrans de fumée (The Social Dilemma) de Jeff Orlowski, proposé par Netflix. 

De plus, à en croire l’article, d’aucun pourraient conclure que l’adoption des codes décalés de la «culture Internet» est le pré carré de l’extrême droite, ce que contredit clairement la pléthore d’influents groupes (sur Facebook, entre autres) anticapitalistes, antifascistes ou anarchistes -parfois les trois- publiant quotidiennement mèmes et shitposting aussi humoristiques que très engagés à gauche.

La violence accrue du militantisme politique n’est pas non plus l’apanage de l’extrême-droite : au sein des Bernie Bros (jeunes hommes soutenant Bernie Sanders) outre-Atlantique comme des militants proches de la France Insoumise en France, l’anathème, les menaces et le harcèlement utilisés pour contredire ou museler les opposants sont fréquemment dénoncés par ceux qui en sont victimes. Ces méthodes ne sont d’ailleurs pas exclusives aux mouvements dits “extrêmes”, les militants du mouvement En Marche n’étant pas en reste niveau agressivité sur les réseaux. De manière générale, la polarisation des électorats et les techniques de “marketing politique” de plus en plus violentes sont ignorées par l’article, qui n’évoque jamais l’affaire Cambridge Analytica, comme si la manipulation de données personnelles à des fins électorales avait moins d’influence que l’ironie ou le second degré dans l’environnement socio-politique mondial actuel.

Le web, ce bouc-émissaire

Autre angle mort de l’article de Helen Lewis : la minimisation du contre-pouvoir, face aux idéologies racistes, que représente le mouvement woke. Sa seule évocation par The Atlantic dépeint son essor comme une des raisons de la radicalisation de leur opposants de droite : “par contraste, les activistes de la justice sociale ont souvent eu l’air de rabat-joies. L’essor des réseaux sociaux a exacerbé les craintes du “on-ne-peut-plus-dire-ça”, et une majorité d’Américains (dont ceux issues de minorités raciales) pensent que “le politiquement correct est allé trop loin”. Dans ce climat, les blagues offensantes sont détournées en “lutte vers le haut”. Les cibles ne sont plus les minorités opprimées, mais un petit groupe d’élites de gauche souhaitant imposer à tous un langage aussi austère qu’un courriel d’employé de ressources humaines“. Cet été, dans un article intitulé La cancel culture et le problème du capitalisme woke, la même Helen Lewis, toujours dans The Atlantic, ne niait pourtant pas l’injustice de certaines campagnes de lynchages en ligne menées par ces mêmes activistes de la justice sociale.

Au delà de ces différents points faibles, la focalisation de l’article sur l’ambivalence d’une culture Internet, accusée d’avoir perverti les idéaux “fun” de ses débuts, s’accompagne d’une invisibilisation totale des médias traditionnels, dont la force de frappe en terme d’amplification de discours haineux touche pourtant un large public. En France, par exemple, les propos d’Eric Zemmour (interventions télévisées, articles de presse et livres) font régulièrement scandale. Cette omission de la responsabilité des médias traditionnels n’a pas été du goût de Mic Wright.  Ce journaliste britannique  a réagi ainsi à l’article de The Atlantic : “ce papier reçoit des éloges de tout le monde et cela me rend un peu fou. La génération des boomers a offert bien plus de tribunes aux fascistes que les millenials ou la génération Z. Ici, on voit une personne relativement jeune faire porter le chapeau à ses pairs. Cette analyse plait aux reste de la classe journalistique car ils veulent blâmer tout le monde, sauf eux”.

*Lulz : En argot Internet, ce dérivé de LOL (laughing out loud, soit rire aux éclats) désigne une forme d’humour et dérision souvent teinté de méchanceté.

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