Capture d’écran de la série Lupin

Derrière le bluff “Lupin” d’Omar Sy, le criant besoin de diversité sur écran

Du discours pro-diversité de l’actrice Aïssa Maïga aux César 2020 à la sortie de Lupin sur Netflix, en passant par la polémique sur le stand-up de Norman autour d’une pseudo “James Bond noire”, l’année qui s’est écoulée a vu s’accélérer la prise de conscience du retard français en matière d’inclusion dans les fictions. 

Pour promouvoir la série Lupin, l’acteur Omar Sy a berné le public à plusieurs reprises. La dernière remonte au 12 janvier dernier, soit quelques jours après l’arrivée des premiers épisodes sur Netflix : une vidéo en caméra cachée le montrait dans le métro de Paris en travailleur anonyme, installant lui-même sur le quai une affiche de la série, incognito. 

En parfaite adéquation avec son personnage de caméléon roublard, ce coup de com’ largement relayé dans la presse avait été salué pour son message sur l’invisibilisation des prolétaires racisés. Le comédien avait pourtant exprimé plus tôt au magazine Première ses réserves face à une lecture de la série uniquement focalisée sur le prisme racial :

“pour moi, il ne s’agit pas que de la place des noirs. C’est social d’abord. Quand on parle d’invisibilisation, il s’agit de ces gens qui travaillent sans qu’on les prenne en compte. Ce n’est pas parce qu’ils sont noirs qu’on ne les regarde pas, c’est parce qu’ils occupent cette place-là dans la société. Le problème est ici social plus que racial”.

Mais le happening le plus efficace pour faire parler de la série en trompant les spectateurs est celui assuré, au long cours, par l’acteur dès l’annonce du projet à l’été 2018. Dans un communiqué, Omar Sy avait alors déclaré : “Je suis enchanté à l’idée de jouer ce personnage charismatique qu’est Arsène Lupin dans cette adaptation moderne et inattendue“. À en croire ses propos, pas de doute possible : le comédien, César du meilleur acteur en 2012 pour Intouchables, allait bien incarner le gentleman-cambrioleur créé en 1905 par Maurice Leblanc, à l’image d’un Benedict Cumberbatch prêtant ses traits au Sherlock de Conan Doyle dans la série culte de la BBC.

Assane n’est pas Arsène

Fin 2019, au début du tournage -qui sera momentanément interrompu par la pandémie de Covid-19-, Sy enfonçait le clou, écrivant Arsène Lupin a changésur Twitter en dévoilant la première image de la série. Le mot “changé” était de mise car, comme souvent dans les aventures d’Arsène Lupin, tout n’était qu’un leurre. Le 25 septembre 2020, un premier teaser (visible ci-dessous) et un court synopsis fourni par Netflix levait la supercherie, du moins l’ambiguïté volontaire, attisée par Omar Sy depuis des mois : “Certains livres sont bien plus qu’une histoire. Omar Sy est Assane Diop, gentleman cambrioleur, dans Lupin“. 

L’exemple Cumberbatch/Sherlock n’était donc pas approprié: contrairement à la série BBC qui modernise le personnage phare du roman policier britannique, Lupin ne réinvente pas l’antihéros de Maurice Leblanc. Lupin n’est ici qu’une référence intradiégétique majeure pour le héros, à l’image de ce que proposait avec un manga culte le film italien On l’appelle Jeeg Robot (2015). 

“C’est avec Omar qu’on s’est dit qu’il ne fallait pas qu’il incarne Arsène Lupin, mais qu’il fallait plutôt que ce soit un hommage à Arsène Lupin”, déclare dans un court making-of Isabelle Degeorges, directrice de Gaumont Télévision, producteur de la série. La vidéo proposée par Netflix ne précise pas la raison pour laquelle “il ne fallait pas” s’autoriser un tel choix. Pour un peu, c’est comme si produire une série à gros budget en langue française avec un acteur noir en rôle principal était déjà une gageure en soi, interdisant de pousser le bouchon trop loin pour s’attirer les foudres de réactionnaires susceptibles de hurler à “l’appropriation culturelle”, accusation habituellement réservée au camp progressiste. L’éventuel pari d’offrir à Sy le “vrai” rôle d’Arsène Lupin n’aurait pourtant pas suscité d’opposition de la part d’ayant-droits ou éditeurs de l’œuvre originale : la création de Maurice Leblanc est depuis 2012 dans le domaine public.

SAV des émissions

Malgré les louanges de cette pseudo “substitution identitaire”, pour reprendre l’expression de l’historien de l’art André Gunthert, ce qui passait pour un choix étonnant et courageux de Netflix s’avère donc être un écran de fumée. Relégué au rang de simple “subterfuge” par Gunthert, ce choix un brin hypocrite entraîne depuis la sortie de la série des tentatives de relativisation voire, pour rester dans l’univers d’Omar Sy, un curieux “service après-vente des émissions”. On pense au tweet ci-dessous publié cette semaine par le compte officiel de Netflix France, désormais réduit à contredire platement des internautes conservateurs (et bien souvent ouvertement racistes) outrés à l’idée que le patrimoine culturel français prenne des couleurs.

“Je trouve ça super de dépoussiérer ce personnage dans une forme à la sauce moderne (…) Je n’ai pas compris les gens qui disent que ça ne se fait pas, que c’est n’importe quoi, ils sont à côté de leur pompes. C’est comme pour James Bond, c’est de la fiction, et on fait ce qu’on veut avec. On met Bun Hay Mean [l’humoriste connu sous le nom Chinois Marrant, ndlr] en Arsène Lupin si on veut, et alors ?” plaidait pourtant dans Libération l’acteur et réalisateur Jean-Pascal Zadi, auteur en 2020 de l’hilarant faux documentaire Tout simplement noir, dans lequel Omar Sy apparaissait dans son propre rôle. La référence à James Bond est tout sauf fortuite après la polémique qui a excité les médias fin décembre autour du stand up de l’humoriste Norman.

La polémique “Fatoumata Bond”

Dans une séquence de son Spectacle de la maturité proposé depuis début décembre par Prime Vidéo, le YouTubeur s’était livré à une embarrassante critique du “woke-washing” hollywoodien en s’attaquant au prochain James Bond (Mourir peut attendre, dont la sortie vient d’être à nouveau décalée) :

“La dernière connerie qu’ils ont trouvé pour essayer de lutter contre le racisme, c’est dans le prochain James Bond, qu’ils sont en train de tourner en ce moment au cinéma. Le prochain personnage de James Bond, enfin agent 007, sera incarné par une femme renoi. Est ce qu’on est pas en train d’aller trop loin dans la lutte contre le racisme, là ? My name is Bond. Fatoumata Bond. Non, ça va pas du tout ! Je suis pas d’accord, OK ?”

lâchait ainsi l’humoriste de 33 ans, en répétant ainsi une fausse information au sujet du prochain film. Car Bond reste Bond, toujours incarné par Daniel Craig. Seul son matricule d’agent secret devrait échoir à un personnage féminin incarné par Lashana Lynch, de la même manière que le costume du superhéros Spider-Man a été transmis en 2011 dans les comics à un personnage racisé (Miles Morales) après la mort du héros originel, Peter Parker.

Après cette confusion alimentant au passage la stigmatisation d’un prénom africain régulièrement tourné en ridicule, Norman s’enfonce : “James Bond c’est un personnage, on l’aime comme ça, vous l’aimez comme ça. On peut pas le changer du jour au lendemain pour un quota. Ou alors OK, tout d’un coup on dit que James Bond c’est une femme renoi… Mais dans ce cas là, le jour où on tournera le biopic de Michael Jordan au cinéma, je veux que ce soit joué par Thierry Lhermitte. Et que tout le monde valide ça normal”.

Au-delà du mauvais exemple initial, Norman s’emmêle les pinceaux et ruine sa critique en enchaînant l’exemple du personnage créé par Ian Fleming en 1953 avec celui d’une vraie personnalité publique, en l’occurrence l’ex-basketteur star des Chicago Bulls. Entre Blade ou Black Panther côté superhéros, Shaft ou Le Flic de Beverly Hills côté polars, les exemples de personnages afro-américains majeurs ne manquaient pourtant pas pour sortir une analogie adéquate.

Pas besoin de quota pour Omar

Par leur proximité temporelle, la “polémique Norman” et la sortie de Lupin se répondent et se complétent, tant l’exemple de la série -malgré son entourloupe scénaristique- montre qu’aucun monument du patrimoine culturel n’est a priori “intouchable” en matière de diversité. La critique de Norman au sujet des “quota”, aussi balourde qu’elle soit, trouve d’ailleurs un écho dans des propos d’Omar Sy à 20 Minutes

Interrogé sur l’exemple américain à l’heure des futurs standards de diversité pour concourir à l’Oscar du meilleur film, l’acteur français évoque “un retard” certain en France, avant d’ajouter :

“La société est en train de bouger. J’ai le sentiment qu’en France, on va être capable d’évoluer sans cette histoire de quotas. (…) J’ai aussi l’impression que moins on le pointe du doigt, moins on en parle, et plus cela se fera facilement. Cette histoire de quotas, cela fige les choses. J’ai l’impression que cela ancre trop le problème. J’ai l’impression que c’est quelque chose qu’il faut dépasser même dans le discours”. 

Cette injonction à ne pas se focaliser sur les problèmes de discrimination détonne, moins d’un an après le discours remarqué aux César de l’actrice Aïssa Maïga, qui enjoignait alors les décideurs du 7e art à “penser inclusion”. Vivre à Los Angeles -où il a manifesté l’été dernier contre les violences policières avec le mouvement Black Lives Matter– aurait-il déconnecté l’acteur de Jurassic World et X-Men des problématiques hexagonales ?

Son optimisme se retrouve également dans les propos de Jean-Pascal Zadi, dans l’interview à Libé déjà citée :

“C’est l’évolution de la France d’aujourd’hui, le sens naturel des choses : voilà, il se trouve qu’il y a quelqu’un qui reprend un personnage historique de la culture française, et il est noir, mais on s’en fout. C’est un Français, donc c’est son patrimoine à lui aussi. Être français n’est pas une couleur. Surtout, ils [Netflix, ndlr] voulaient une star, et ils ont pris Omar Sy parce que c’est exactement ce qu’il est –  et un acteur super, avec un capital sympathie de ouf”

Le besoin de “stars” issues de la diversité

Zadi pointe ici le paradoxe, façon l’œuf ou la poule, opposant Sy et Maïga : si Netflix a dit banco pour un projet coûteux comme Lupin, c’est effectivement parce que Omar est une “star”. Et si son talent naturel y est bien sûr pour beaucoup, il doit évidemment ce statut de chouchou du public à ses années d’exposition médiatique quotidienne (à l’époque, Canal+ faisait encore rire les téléspectateurs), puis aux choix visionnaires de réalisateurs comme le duo Nakache-Toledano qui l’ont inclus au générique de leurs comédies populaires (Nos Jours Heureux, Intouchables, etc.) – “inclus”, voilà le terme qui résume la politique volontariste prônée par Aïssa Maïga. 

Une autre polémique récente illustre la nécessité de favoriser l’éclosion des carrières de comédiens issus de la diversité. La semaine dernière, le New York Times s’est ainsi ému du casting d’acteurs blancs pour doubler, dans différents pays européens, le personnage principal afro-américain du film Soul, le dernier Pixar. La France a été épargnée par les remontrances, puisque c’est Omar Sy qui y double le héros incarné en version originale par Jamie Foxx.

Un choix tout à fait cohérent, mais qui n’empêche pas de se poser la question : sans acteur noir de la notoriété d’Omar Sy à leur disposition, les responsables de Disney en France auraient-il engagé un acteur noir méconnu, ou se seraient-ils “rabattus” sur un comédien blanc reconnu pour doubler le personnage de Soul, comme l’ont fait leurs homologues au Danemark et au Portugal ?

D’un point de vue pragmatique, le carton mondial de Lupin – même si ses 70 millions de visionnages en moins d’un mois sont à relativiser, comme l’explique Numérama– pourrait faire plus pour la visibilité des acteurs racisés que n’importe quelle politique de quota. L’audiovisuel restant un business où le succès des uns inspire illico les autres, rien de tel qu’un record d’audience pour stimuler des politiques de diversité bénéfiques – dans tous les sens du terme. Et, qui sait ?, OSS 117 restant au final lui aussi un banal matricule de personnage d’espion fictif (antérieur à 007, d’ailleurs), rien n’interdit d’imaginer Ahmed Sylla ou Stéfi Celma l’endosser un jour 😏

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *