Capture d’écran du reportage de Brut

Délit d’entrave numérique à l’IVG : pourquoi ivg.net est toujours parmi les premiers résultats Google ?

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Depuis 2008, ivg.net, site d’apparence neutre mais dont les conseils prodigués ont tendance à dissuader l’avortement, arrive en haut des résultats des moteurs de recherche et ce, malgré la promulgation d’une loi en 2017 visant à étendre le délit d’entrave à l’IVG au numérique. Comment font-ils ? On fait le point.

En décembre dernier, le média Brut appelait un numéro vert d’information sur l’IVG ivg.net en caméra cachée. Au téléphone, l’ “écoutante” met en garde la jeune femme contre “l’après, les cauchemars, etc”. Un récit émotionnel et culpabilisant qui risquerait fortement d’influencer une jeune femme indécise et paniquée.

Le problème n’est pas nouveau. En ligne depuis 2008, ivg.net est d’ailleurs à l’origine d’une loi, le délit d’entrave à l’interruption de grossesse sur Internet, entré en vigueur le 20 mars 2017. La loi étend ainsi le délit d’entrave à l’IVG, reconnu depuis 1993, et la perturbation de l’accès aux femmes à l’information sur l’IVG en vigueur depuis 2004, à l’activité en ligne. Selon cette loi, “est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 euros d’amende le fait d’empêcher ou de tenter d’empêcher de pratiquer ou de s’informer sur une interruption volontaire de grossesse ou les actes préalables par tout moyen, y compris par voie électronique ou en ligne”. Les “pressions morales et psychologiques” sont notamment visées.

La situation s’améliore

Habile en référencement, le site ivg.net se place quasi-inexorablement en première page des résultats des moteur de recherche. Entre le second et le 6ème résultat, selon l’historique de navigation, la requête envoyée et le moteur de recherche. En navigation secrète, une meilleure indication de la moyenne des français, il arrive 6ème résultat sur Google pour la recherche “ivg”, 3ème pour “ivg info”.

“Il y a une amélioration, annonce tout de go Alexandre Villeneuve, expert en référencement et fondateur du SEO Camp. Notamment, il n’y a pas plus de publicité Google pour le site“, dit-il en référence aux liens sponsorisés qui se placent d’office en tête des résultats. Villeneuve détaille : “Google a sévi sur le domaine de la santé et il est désormais très difficile de faire de la publicité”.

Surtout, le site du gouvernement arrive premier des résultats. Une bonne nouvelle pour l’initiative lancée en 2013, soit 5 ans après son concurrent. Avant 2013, des sites officiels éparses ou associatifs existaient, souligne-t-on au service communication du ministère des solidarités et de la santé :

“Néanmoins face à la multiplication d’informations souvent trompeuses et culpabilisantes pour les femmes, il a été décidé d’apporter à toutes les femmes de manière simple, accessible et objective les informations dont elles ont besoin via la création d’un site dédié au sujet. Le nom de domaine explicite du site IVG.gouv.fr a aussi permis d’améliorer la meilleure visibilité du sujet auprès des internautes.”

Le ministère refuse cependant de “parler de ‘stratégie consciente pour repousser IVG.net” qui ne “correspond pas à la réalité”. ET d’ajouter :

“Il existe cependant une attention réelle à garantir l’accès à une information fiable et de qualité afin de permettre notamment un choix réellement libre et éclairé d’une femme découvrant une grossesse non désirée, un accès à un droit fondamental sans angoisse ni culpabilisation, un accès potentiellement plus rapide aux services d’information sur l’IVG ou à un professionnel de santé.”

Une “amélioration” semble également perceptible du côté des pratiques d’ivg.net, depuis la loi de 2017, comme le note Chrystel Bornat, directrice de l’ Association Nationale des Centres d’IVG (ANCIC), une asso destinée aux professionnels dont le site propose également des conseils aux particuliers :

“Il y a moins de harcèlement, ils rappellent moins. Je trouve également qu’ils font beaucoup plus attention à ce qu’ils écrivent, à ce qu’ils disent”

Mais la directrice de l’ANCIC précise tout de même que les écoutantes font parfois de l’obstruction à l’information, confirmant ce que met en lumière le reportage de Brut cité plus haut:

“Elles ne disent pas quelque chose de faux mais ne donnent par exemple pas les adresses alors que c’est censé être un site d’informations”.

Référencement et liberté d’expression

En matière de référencement, soit l’art de faire remonter son site dans les résultats de recherches, il existe quelques règles de bases, que nous détaille M. Villeneuve :

  • D’abord, le site doit être techniquement lisible par le moteur de recherche ;
  • Ensuite, les mots-clés. Le site doit avoir l’air sérieux, spécialiste. En la matière, ivg.net excelle :

“Il a un joli nom de domaine, entame l’expert. Le site parle d’IVG tout le temps, on a l’impression d’avoir à faire à un site officiel. L’environnement sémantique autour de l’IVG est important. Pour Google, il apparaît comme un site cohérent, peut-être même plus que le site du gouvernement qui a moins de contenu.”

  • Enfin, les liens entrants, ou les “backlinks”, soit d’autres sites qui renvoient à l’adresse.

Le site du gouvernement a énormément de liens entrants. ivg.net ne s’en sort pas mal non plus, démontre Alexandre Villeneuve qui nous fournit un tableau Excel de tous les liens faits en direction du site – 10 000 lignes de liens de la part de 700 sites différents. Parmi ceux-ci, beaucoup de sites traditionalistes à tendance “ré-information” comme Le blog de Jeanne Smits, Riposte Catholique ou Resilience TV.

D’autres liens sont faits par de grands médias, comme Le Monde ou Numerama, pour les besoins de leurs articles, mais ceux-ci ont pris garde de mettre en place des “no follow”, détaille M. Villeneuve. “En gros, on dit à Google de ne pas faire confiance au site”. Cela évite ainsi de donner du poids à un site dont on dénonce les pratiques.

Google pourrait-il agir pour faire régresser d’office cet acteur bien connu ? “C’est compliqué”, répond l’expert :

“Google essaie d’être le plus neutre possible et ne fait pas de traitement manuel. Si la justice décide d’interdire le site alors il pourrait être blacklisté.”

Une neutralité qui a trait directement à la liberté d’expression. Au moment de la promulgation du délit d’entrave sur Internet, l’association de défense des libertés numériques La Quadrature du net faisait part de ses inquiétudes par voie de communiqué :

La création d’un délit pour mise à disposition de contenus, fussent-ils douteux, écœurants ou opposés à la liberté de choix des personnes, porte indiscutablement atteinte à la liberté d’expression. Or, cette dernière n’est pas faite uniquement pour ceux avec qui nous sommes d’accord“.

“La riposte doit venir du terrain”

La riposte doit donc venir du terrain, comme le suggère Alexandre Villeneuve :

“Le gouvernement a bien fait son travail. Il faudrait que d’autres institutions comme le planning familial se renforcent en référencement naturel, optimisent leurs contenus, fassent des liens entre eux”.

Chrystel Bornat souligne également l’importance du rôle du site du gouvernement, mis en place après consultation des associations, ou de nouveaux venus dans le paysage comme ivginfo.com, un site clair et accessible dirigé par Nordic Pharma, laboratoire pharmaceutique basé à Paris*.

On notera également le lancement en septembre 2020 de ivglesinfos.org. Une initiative de REVHO (réseau pour faciliter l’IVG et la contraception), assortie d’un compte Instagram qui adopte un ton pédagogique et les codes graphiques des médias qui s’adressent aux jeunes générations. Une initiative particulièrement intéressante puisque, souligne Mme Bornat, les jeunes se tournent de plus en plus vers des sources d’informations telles que les blogs ou Youtube, où la qualité de l’information est variable.

Déséquilibre de moyens

Mais pour exister sur Google et “renforcer son référencement”, il faut des moyens. Le site de l’ANCIC arrive à la cinquième page sur Google pour le mot-clé “ivg” mais ils n’ont pas les moyens de faire mieux : “On sait qu’il faut qu’on refasse le site, mais nous n’avons pas les fonds”, reconnaît Chrystel Bornat. Ni l’argent, ni le temps : les adhérents sont des professionnels de santé, avec l’emploi du temps qui va avec : “On fait marcher l’association sur notre libre”.

Des difficultés que ne semble pas rencontrer ivg.net et participent à expliquer sa bonne position dans le moteur de recherche Google. Selon des enquêtes du Monde et de Libération, le site est soutenu par l’association SOS-Détresse : “Le site se renouvèle souvent. C’est très racoleur, plus ou moins vrai sur l’information. Il y a du gras, des couleurs. Ils jouent beaucoup sur l’émotion”. Les associations “pro-soins” étant plus factuelles, elles n’arrivent pas à “répondre au caractère émotionnel”, concède Chrystel Bornat, avant de conclure :

“Ce qu’on aimerait, c’est une campagne publicitaire sur l’IVG, conclue la directrice. Il y en a eu une il y a 5 ans et depuis plus rien. Ça, on ne comprend pas.”

Le message est passé.

*Le laboratoire « concentre sa communication sur les professionnels de santé » et n’a pas souhaité répondre à nos questions.

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