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“Big Dick Energy” : itinéraire polémique d’une expression pop et politique

Qu’est-ce que la “Big Dick Energy” ou “BDE” ?  Selon l’urban dictionary, il s’agit de la confiance en soi sans l’impudence. Jamais déplacée, elle ne peut être simulée. Pour le Collins, c’est l’aura d’attraction dégagée par une personne ayant une confiance en elle modeste mais inébranlable.

D’où vient l’expression “Big Dick Energy” ?

L’expression est employée pour la première fois en juin 2018 par l’autrice afro-américaine féministe Kyrell Grant en réaction à la mort du célèbre chef Anthony Bourdain.

Une internaute la reprend un an plus tard pour décrire le comédien Pete Davidson, par ailleurs objet de rumeurs flatteuses. La chanteuse Ariana Grande, alors sa fiancée, semble confirmer, dans un tweet sulfureux depuis supprimé.

Dans les jours qui suivent, discussions sur les réseaux sociaux et articles de presse questionnent la pertinence de la référence anatomique, et un consensus semble trouvé pour considérer qu’il n’est nul besoin d’être particulièrement bien outillé, ni même d’être un homme, pour transpirer la confiance. Ce n’est pas la taille qui compte, c’est l’attitude, la vibration.

La BDE serait donc non genrée. Des listes de célébrités, hommes et femmes, sont établies et débattues. Parmi les élus : Harry Styles, Adam Driver, Cate Blanchett, Justin Bieber, Carrie Fisher, Bruce Springsteen, Cher, David Bowie, Johnny Cash, Tilda Swinton, Tom Hardy, Robert Downey Jr, Rihanna, Beyonce, Dwayne Johnson, Idris Elba, Cardi B, Chris Evans, Justin Theroux, Lindsay Lohan, Prince, Bobby Carnavale, Jeff Goldblum, Martha Stewart, Timothée Chalamet, Paul Giamatti, Diplo, LeBron James,  Serena Williams, la nageuse Katie Ledecky, mais aussi les juges Elena Kagan et Sonia Sotomayor, ou encore Barack Obama, Oprah Winfrey, Christiane Taubira, Angela Merkel, quelques prix Nobel, et Jésus…

Sont en revanche recalés : David Beckham, Brad Pitt et George Clooney, Ryan Gosling, Chris Hemsworth, Justin Timberlake, Drake, Kanye West, Booba, Emmanuel Macron, Donald Trump, ou sa fille Ivanka ainsi que son gendre Jared Kushner.

Pourquoi la “Big Dick Energy” serait-elle “problématique” ?

Bien qu’inventée par une féministe à propos d’un homme ayant soutenu publiquement le mouvement #MeToo, l’expression suscite l’agacement d’un certain nombre de commentatrices considérant qu’il est insupportable de systématiquement associer les attributs du pouvoir ou de la réussite au sexe masculin.

Ayant jusqu’ici échappé au concours de b….., voici les femmes invitées à comparer la taille d’un pénis métaphorique pour évaluer leur mojo respectif. Tandis qu’aucune caractéristique féminine n’est utilisée pour valoriser l’accès au pouvoir, les modalités de son exercice, ou les qualités de ses détenteurs. C’est énervant.

Une expression alternative a en réaction bien vu le jour, la “Horse Girl Energy”, mais n’a pas connu le même succès.

En quoi la “Big Dick Energy” serait-elle finalement progressiste ?

Il suffirait de prendre un peu de recul : l’image n’aurait pas pour but de célébrer les membres vigoureux, mais bien de moquer l’obsession masculine autour de la taille de son organe !

Certaines considèrent par ailleurs avec joie que la BDE suppose, en plus du charisme, une capacité immédiate à faire en sorte que les autres se sentent bien, qui est l’antithèse de la masculinité toxique. C’est en se comparant aux hommes déployant leur BDE, ne pouvant ressentir pareille confiance en eux, que des rageux développeraient une masculinité toxique. Et de rappeler qu’exhiber ostensiblement ses muscles, ou se comporter comme un bully, sont des attitudes surtout pas BDE

D’autres considèrent que la survie dans le monde moderne, dominé par les hommes, demande aux femmes une énorme Big Dick Energy. Et que plutôt que de discuter du sexisme du concept, l’on ferait mieux de célébrer toutes les héroïnes qui en font preuve au quotidien pour faire tourner la société.

Alors, tout va bien ?

Pas vraiment, car le propos resterait sexiste et contribuerait au bodyshaming dont se sentent victimes les hommes moins gâtés par la nature. Leur confiance s’en verrait meurtrie, leur énergie également, confirmant ainsi, malgré eux, la pertinence d’une interprétation littérale de l’expression.

Mais pas de quoi tout annuler. Si certaines féministes constatent que réduire les hommes à leur corps n’est pas souhaitable, elles considèrent aussi que le mal est moins grand que celui fait aux femmes. L’hypothèse selon laquelle existerait un sexisme systémique oppressant pour les hommes, qui serait renforcé par quelques commentaires sur la supposée BDE de telle ou telle personnalité, leur semble tout à fait absurde.

La référence phallique ne renforce peut-être pas un système discriminant les hommes, mais elle mènerait selon d’autres à la masculinité toxique. Même en énonçant que les femmes peuvent comme les hommes briller par leur Big Dick Energy, l’emploi de ce terme contribue à la persistance de champs lexicaux et métaphoriques machistes (comme l’association des “couilles” au courage). Et ceux-ci ne sont pas neutres en termes de valeurs. Les femmes pourraient notamment, et alors qu’elles sont de plus en plus habituées à un langage gender-neutral, avoir des difficultés à se projeter dans une représentation dont les mots les excluent d’emblée.

Le poids des mots

La chercheur en psychologie sociale Sharon Presley, féministe et libertarienne, considère que le langage sexiste définit les femmes en les mettant “à leur place”. Ce serait un moyen d’appuyer les inégalités entre les sexes en perpétuant les images de domination et de soumission, les stéréotypes de femmes faibles, objectifiées, sexualisées, et d’hommes puissants. Selon elle, pour que la société change, les stéréotypes doivent évoluer, donc le langage doit changer.

Le magazine Vox en arrive ainsi à cette conclusion que le petit phénomène Big Dick Energy est aussi fascinant que frustrant, s’amusant du rapport des hommes à leur sexe, se satisfaisant de voir Rihanna en tête du palmarès des plus gros pénis, mais regrettant qu’en matière de pouvoir, de réussite, la sémantique tourne toujours autour du slip.

Phénomène de pop culture numérique, l’expression BDE est devenue un objet en soi, avec ses produits dérivés. Et sur Etsy, des marchands militants proposent des goodies alternatifs : Big Uterus Energy, Big Fallopian Energy, Big Vag Energy, Big Clit Energy, Big Tit Energy ou Big Dyke Energy.

Small Dick Energy

2020, la confiance est en berne. Pointe plutôt dans l’actualité une SDE, qui caractérise en miroir l’impudence sans qualité. L’expression est ainsi utilisée pour dénoncer les violences policières, la police tout court, le racisme, ou encore le fait de ne pas porter de masque

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