Benoit Marchisio / ©Stéphane Remael

Benoit Marchisio : “On a le vernis d’un monde sans douleur alors que derrière, on a des soutiers qui font le taf”

Abel, la petite vingtaine, originaire de Corbeil-Essonnes, livreur à vélo ou plutôt “coursier-partenaire” et… c’est tout. Voilà comment pourrait se résumer le parcours du héros de Tous complices, tant son activité de livreur semble phagocyter tout le reste : ses études, ses visites sporadiques chez sa mère aimante et, on l’imagine, ses relations amoureuses et amicales. Et dans quel but ? Gratter quelques euros sur des BigMac, smoothies ou glaces, livrés à des clients anonymes dont il entrevoit seulement les entrées et les paillassons des appartements. Dans le film Locataires de Kim Ki-duk, le personnage principal squattait les logements vacants de riches familles en congé, utilisant leurs affaires, dormant dans leurs lits. La même logique s’empare d’Abel, simplement curieux d’en connaitre plus sur ceux qui lui font prendre autant de risques pour 35 euros par soir, avant de rencontrer une faune hybride coexistant aux quatre coins de Paris. Clocharde réparatrice de vélo, journaliste égotiste à la Pascal Praud-Olivier Truchot, avocat en soif de reconnaissance ; la galerie de personnage de Tous complices ne nous donne pas le temps de visiter Paris mais de le traverser à raison de courses de 30 minutes maximum avant que l’appli vous donne un strike ; première marche vers l’exclusion de la plateforme. Surtout, cette galerie de personnage balaye toutes les classes sociales de la capitale, rappelant celle du Vernom Subutex de Virginie Despentes avec le même esprit de rébellion. Car c’est ce que décrit ici Benoit Marchisio : un monde d’exploitation constante où les journalistes sous-payés se battent entre eux pour décrocher un CDI, commandant leurs déjeuners avalés sur le pouce à des livreurs qui se battent entre eux pour décrocher des bonus inatteignables, eux-mêmes défendus par un avocat, sous payant son assistant, qui se bat contre différents éditocrates fourbes du PAF.

Avec en toile de fond une entité numérique presque omnisciente qui bouleverse le monde du travail par un contrôle à la fois omniprésent et invisible. Le slogan obscur de cette économie pourrait être : “ton patron n’est plus sur ton dos mais dans ta poche et c’est pire“. Peut-être violent, peut-être désordonné, peut-être individuel, certainement perdu d’avance, le combat d’Abel prolonge la révolte de l’homme à tout faire de Parasite, des agriculteurs de Sérotonine, des gamins des Misérables. Tous complices ou quand l’aseptisation du monde numérique rencontre la violence de la vie de tous les jours.

Entretien avec son auteur, Benoit Marchisio


Pouvez-vous nous raconter la genèse du livre ?

Je venais de terminer d’écrire un livre dont la sortie était prévue avant Tous complices, et mon éditeur m’a demandé si j’avais d’autres histoires à raconter. Depuis quelques temps, je réfléchissais pas mal à un récit autour des coursiers. En réalité, plus que les livreurs, à la base, c’est surtout l’idée de filer ses codes et de nombreuses informations à des inconnus que tu ne reverras certainement jamais mais qui sont capables en un coup d’œil de savoir ce que tu manges, où tu habites, ce que tu aimes… C’est fascinant quand on y pense et je trouvais qu’il y avait dans cette idée un bon terreau pour un polar. Ensuite, j’ai creusé sur les conditions de travail et trouvé une première base à une histoire. Et j’ai surtout affiné cette glaise en rencontrant certains grévistes de 2019 quand Deliveroo a baissé ses tarifs. De fil en aiguille, je me suis rapproché de certains syndicats et collectifs qui commençait à s’organiser, comme le CLAP ou l’avocat Kevin Mention qui a eu gain de cause face à Take Eat Easy. Et c’est là où j’ai découvert les locations de compte, les coups de pression divers et variés de la part des plateformes… 

Pour moi l’idée absolue du livre c’est celle où on a une intrusion de personnes non désirées dans son appartement, du pied dans l’encadrure de la porte. C’est le paradoxe des livreurs qui restent sur le paillasson. Qu’est-ce que l’on fait s’ils rentrent ? J’avais discuté avec un coursier dont je me suis inspiré pour mon livre qui avait peur que son téléphone tombe en rade et qui notait les digicodes sur un bout de papier. S’il le garde, il a potentiellement un pouvoir de nuisance extrême.

Le livre commence comme un conte social et sociétal, puis se transforme en polar. Mais au fond pour la génération de nos parents et grands-parents, face à cette technologie, n’est-ce pas un livre de science-fiction ?

Au début, quand je parlais du synopsis à mon éditeur, je lui disais que je voulais pousser les limites de la logique de l’appli. Par exemple, à un moment donné, au lieu de se battre contre d’autres livreurs à scooters, je voulais les faire lutter contre des drones ; j’ai commencé les recherches en mai 2019 et il y avait déjà la livraison par drones d’Amazon mais je voulais accentuer le trait, que la plateforme délaisse les humains pour la machine. J’avais imaginé des immeubles assez nouveaux avec des ascenseurs à drones dans une ville fictive dont je m’étais amusé à faire le plan. Au final, le plan est parti à la poubelle et mon éditeur m’a dit : “la réalité est tellement hardcore que tu n’as pas besoin de pousser les curseurs”. Alors j’ai essayé, en prenant beaucoup de libertés, d’être le plus réaliste possible, même si, pour beaucoup, cela peut être perçu comme une dystopie.

Dans votre livre, vous utilisez des noms génériques pour décrire les services, sans énumérer toutes les marques concurrentes. Il y a l’Appli pour la plateforme de livraison, l’Antenne pour la chaine de télévision. Vouliez-vous en faire des personnages du livre, sortes de monstres numériques ?

Il y a un peu cette envie-là effectivement. De mêler un côté orwellien à la volonté d’être holistique. Je voulais traiter du problème de l’application et non de telle ou telle entreprise ayant chacune des modèles variés. Deliveroo a des plages horaires assez strictes, pour Uber Eat c’est plus libre, Frichti a encore des règles différentes. Même si cela m’amuse toujours, les noms dérivés de marque, je préférais tout regrouper en une seule et unique entreprise afin de créer une application générique. Car cela va au-delà de la livraison de repas. Dans Tous complices, il y a le marchand de vélo qui a une oreillette reliée au stock, il y a les journalistes branchés aux alertes des réseaux sociaux. Je voulais décrire ce monde où l’on se fait sonner constamment par nos applis. 

Vous désignez à plusieurs reprises les livreurs à vélo comme des membres du lumpenprolétariat. Sont-ils les représentants de ce sous-prolétariat de l’ère numérique ?

Dans son ouvrage, Le 18 brumaire de Napoléon Bonaparte, Karl Marx conceptualise le lumpenprolétariat en une classe sociale vraiment très basse ; le prolétariat du prolétariat en quelque sorte. Il prend l’exemple du chiffonnier qui va vivre des déchets du prolétariat, une sorte de parasite exploité qui vit sur le dos d’une classe sociale elle-même exploitée. Le livreur qui loue un compte, car trop jeune ou sans papier, c’est un peu ça. Il est en dehors du système, en dehors même de la plus basse classe du système. Quand je dis “parasite” il faut l’entendre au sens biologique du terme : un être qui se nourrit de l’organisme auquel il se raccroche. Dans mon livre, j’essaie de montrer que lorsque l’on arrive à ce que l’on pense être la dernière strate, il y a encore une strate en dessous, et encore une ensuite. Le personnage de Lena, qui répare les vélos, entre dans cette logique. Tout comme Jane qui monte un business model de location de compte. Elle rêve de monter son entreprise. Elle a raté une première fois, et là en exploitant les livreurs et en diversifiant son offre de location de compte elle arrive à ses fins, c’est une entrepreneuse du lumpenprolétariat.

Dans Tous complices, on parle de Licorne, d’expérience de livraison, de coursiers-partenaires… un jargon très start-up et au fond vide de sens. Pensez-vous qu’en étant volontairement flou, le langage est devenu un outil de domination ?

Effectivement et c’est venu assez naturellement pendant l’écriture du livre. J’avais envie de me moquer de ce côté start-up où il faut constamment inventer de nouveaux mots car les anciens ne sont plus assez cool. Aujourd’hui, on n’est plus “sur site” ou “dans les locaux”, mais “en présentiel”. On ne parle pas de “livreurs” mais de “coursiers-partenaires”. Quand on entend ça on a l’impression que le mec livre en costume alors que c’est juste un gars qui sue sur son vélo. Il y a zéro partenariat, ils sont esclavagisés avec une appli froide qui ne leur parle même pas et sans aucun boss identifiable. Derrière un vernis communicationnel moderne, est cachée une réalité qui n’est pas si différente de ce qui a toujours existé. C’est ce que le frère d’Igor raconte dans le livre ; c’est assez similaire de l’époque où on allait chercher des sans-papiers au bord des nationales pour bosser sur les chantiers, ça se fait juste par une appli aujourd’hui. 

Mais pour revenir au langage, le mot qui m’intéressait, c’est celui de “complice” et surtout l’expression “tous complices”. C’est un mot fourre-tout qui, une fois utilisé, élimine tout débat et ne veut plus rien dire car si tout le monde est complice alors plus personne n’est responsable. Il est beaucoup revenu dans l’espace médiatique ces derniers temps. D’un côté, la gauche est complice des islamistes, de l’autre, la droite est complice des fascistes. J’ai essayé de faire rentrer cette notion dans mon livre, de montrer comment les mots utilisés veulent tellement tout dire, que plus personne ne les comprend. 

Ce type de langage, de service numérique et plus généralement d’économie n’est-il pas en train de nous rendre fainéant, voire de nous déresponsabiliser ?

Il y avait une campagne de publicité pour un service de livraison où le slogan c’était #minikif. Franchement, c’est à la portée de tout le monde de se faire cuire trois pâtes, mais ça ne répond pas à cette idée sublime où tu n’as plus rien à faire. C’est comme si tu avais trois vœux par soir en rentrant du boulot : se faire livrer un Bo-bun, télécharger un film sur Netflix, et terminer avec une appli de méditation pour mieux dormir.

Que tu commandes ton burger en 30 minutes, que tu achètes une paire de Nike, ou que tu places ton argent dans une banque qui finance les économies fossiles, toutes ces actions ont des répercussions pourries cachées derrière un fantasme de service et de confort à tout prix. On a le vernis d’un monde sans douleur alors que derrière, on a des soutiers qui font le taf : des livreurs, des femmes de ménage… 

Une idée revient plusieurs fois dans le livre, celle de l’odeur. C’est le nouveau marqueur social ?

Oui tout à fait. C’est une idée qui est déjà présente par exemple dans Parasite de Bong Joon-ho où la famille s’achète une lessive bon marché, ne vit pas dans un univers thermo-régulé et travaille physiquement en portant des courses, faisant le ménage, effectuant des réparations dans la maison de la famille riche. Les livreurs, eux, suent sur leurs vélos, leurs sacs puent et pourtant quand ils rentrent chez quelqu’un, ils sont souvent déçus. On vend aux clients de ces applis qu’ils sont géniaux alors qu’ils sont humains comme ceux qui les livrent.

Récemment, lors des manifestations de livreurs de différentes plateformes, il y a eu peu de résonance médiatique. Dans votre livre quand la même chose arrive, l’Antenne se saisit du sujet. N’avez-vous pas été optimiste sur la faculté de la presse à se saisir de ce sujet ?

Il y a quand même eu quelques sujets sur les loueurs de compte mais c’est vrai que ce n’est pas très sexy de voir des jeunes mecs qui font grève parce qu’ils sont exploités par des applications. Je fais une petite parenthèse, je dis “jeunes mecs” parce que c’est une activité masculine à près de 98%. Ce qui attire surtout le museau de Parsène, le journaliste dans mon livre, ça reste la violence, les émeutes ; l’odeur de la poudre et du sang. Et il s’y intéresse, parce qu’il a une armée de jeunes sous-payés, qui scrute les réseaux sociaux à longueur de journée et qui tombe sur une vidéo d’agression commise par des livreurs à vélo. 

Vous parlez beaucoup du CDI comme graal pour les journalistes qui enchainent les piges précaires et les CDD. À l’inverse de ce que propose les plateformes, via le statut précaire de l’autoentrepreneur, mais avec une liberté d’horaires et de travail. Comment concilier les deux ?

Je ne sais pas s’il existe un statut génial, s’il faut boycotter les plateformes. Je suis pour le revenu universel mais je ne sais pas non plus si c’est pertinent de m’entendre parler de ça. En fait je trouve surtout qu’il y a un fossé générationnel dans la relation au travail. J’ai 34 ans, je ne fais plus parti des jeunes qui arrivent sur le marché de l’emploi, mais quand j’ai débuté comme journaliste en télé, on m’avait déjà sorti que je faisais partie d’une génération d’assistés parce qu’après une journée de boulot et 1h30 de trajet pour rentrer chez moi, je n’avais pas envie de lire un bouquin de 800 pages avant de rempiler le lendemain matin. Avec ce discours de la part de tes supérieurs : “quand j’avais ton âge, j’aurais tué pour les quelques miettes qu’on te donne”. Et pourtant notre génération vit sa deuxième crise en 10 ans et le modèle que l’on nous vend c’est celui de la start-up qui est sexiste, compétitif et avec des horaires de bâtards.

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